
L’avenir des financements climat dirigés vers le Sud est l’enjeu principal de la COP29 à Bakou. Dans cette tribune corédigée avec Sylvain Deffontaines, directeur des opérations d’Agrisud International, nous examinons cette question sous le prisme de l’adaptation des systèmes agricoles et alimentaires à la crise climatique.
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Mille milliards de dollars ? Cela ne vous parle pas ? Cela équivaut à 0,95 % du PIB mondial de 2023 ou encore quatre fois le total de l’aide publique au développement.
A la COP de Bakou, ce sera également la revendication des ONG pour le nouvel objectif collectif sur les financements climat devant entrer en vigueur en 2025. Mille milliards de dollars par an d’ici 2030, c’est dix fois l’objectif antérieur de 100 milliards. Une posture idéologique d’ONG, dénonçant pour la nième fois l’égoïsme des pays riches ? Regardons l’affaire de plus près.
L’escalade des besoins de financement
L’objectif des 100 milliards de dollars, atteint avec deux ans de retard en 2022, date de la COP de Copenhague de 2009. Quinze ans après, il est totalement obsolète.
D’une part, les besoins d’investissement pour sortir rapidement des énergies fossiles grâce au déploiement des énergies de flux (solaires et éoliennes) sont aujourd’hui mieux identifiés. D’après l’Agence Internationale de l’Energie, plusieurs centaines de milliards par an manquent à l’appel dans les pays en développement d’ici 2030, du fait de leur faible accès au marché des capitaux.
Mais surtout, les besoins de financement au titre de l’adaptation et des pertes et dommages induits par le changement climatique augmentent rapidement. Tant que la courbe des émissions mondiales n’est pas infléchie , les impacts du réchauffement s’aggravent et engendrent des coûts croissants pour les sociétés. Cela frappe le Nord comme le Sud. Mais de façon bien plus massive le Sud, comme le répète le GIEC d’un rapport à l’autre.
Les vulnérabilités agricoles
Une raison, trop souvent sous-estimée, est la vulnérabilité des systèmes agricoles face au réchauffement . Dans les pays moins avancés, l’agriculture compte pour près du cinquième de la production nationale et mobilise environ 40 % des actifs. La résilience des systèmes agricoles est mise à dure épreuve par l’aggravation des séquences de sécheresses, le dérèglement des moussons, la salinisation des sols dans les deltas, etc.
Cela s’observe en premier lieu lors des événements climatiques extrêmes dont l’intensité s’aggrave. Six années de sécheresse au Maroc (2019-2024) affaiblissent les agriculteurs du fait des pertes de production et de la décapitalisation du cheptel. Au Pakistan, les inondations monstre de 2022 ont provoqué une baisse de plus d’un cinquième de la production de riz et une dégradation de la situation alimentaire dans les campagnes. En Haïti, beaucoup de petits producteurs n’ont pas réussi à remonter la pente depuis le passage de l’ouragan dévastateur Matthew en 2016.
Dans les pays moins avancés, l’agriculture mobilise environ 40 % des actifs.
Dans ces situations d’urgence, la résilience passe par des soutiens ciblés sur les petits producteurs pour assurer la continuité des activités agricoles. Pour être efficaces, ces soutiens doivent être distribués par les gouvernements locaux, dans le cadre de dispositifs qui ont anticipé les principales vulnérabilités et peuvent être abondés rapidement. Financer la mise en place de tels dispositifs devrait être une priorité du Fonds pour pertes et dommages créé à la suite de la COP27 à Charm el-Cheikh.
Des aides d’urgence à la transformation des systèmes de production
Nécessaires, les soutiens d’urgence sont utilisés pour amortir ex-post les dégâts climatiques. Leurs impacts sur la résilience des systèmes agricoles se dissiperont rapidement s’ils se contentent de réparer les systèmes de production existants sans les adapter aux nouveaux risques climatiques.
A Haïti, les enquêtes réalisées en lien avec l’université de l’Etat à Limonade et l’Institut de Recherche sur le Développement (IRD) montrent que les petits producteurs agricoles ont une bonne représentation des changements climatiques. Leurs adaptations spontanées – décalage des calendriers de semis, production de charbon de bois, vente de cheptel – ne permettent cependant pas d’échapper à la spirale de l’appauvrissement aggravée par la dégradation du milieu naturel : érosion des sol, déforestation, inondation des bas-fonds, etc.
L’inversion de ces cycles d’appauvrissement implique des changements de système de production à base de diversification des cultures, de rotations et de méthodes culturales protégeant les sols, d’agroforesterie pour lutter contre la force des vents et l’érosion des pentes, sans oublier la maîtrise de l’irrigation pour faire face aux épisodes de sécheresse. Ces méthodes agroécologiques ne peuvent se diffuser que grâce à des actions collectives permettant un accès au foncier et la mise en commun de moyens et de connaissances, dépassant les frontières des exploitations.
Le besoin d’investissement dans l’agroécologie est présent dans une multitude de contextes écologiques et socio-économiques en apparence très éloignés. On le retrouve du delta du Mékong, où les producteurs de riz affrontant les méfaits conjugués de la salinisation des sols et de l’instabilité croissante de la pluviométrie, à la région du Ferlo au Nord Sénégal, où éleveurs et cultivateurs sont en première ligne face à l’avancée du désert.
Les voies de l’agroécologie
Le trait commun entre toutes les actions d’adaptation de ces systèmes agricoles est de faire appel à des techniques agroécologiques utilisant la diversité du vivant pour produire de façon résiliente et efficace tout en protégeant les sols agricoles et en assurant la régénération du capital naturel. Ces schémas de développement favorisent le stockage du carbone dans les sols et limitent les émissions provoquées par la fertilisation azotée. Autrement dit, ils contribuent à la fois à l’adaptation et à l’atténuation du réchauffement climatique. Des bénéfices qui se comptent également en centaines de milliards de dollars.
Autre bénéfice de ces actions d’adaptation : la réduction des pertes agricoles induites par les aléas climatiques croissants. D’après la FAO, le montant des coûts engendrés par les pertes agricoles et le long des filières alimentaires atteint… mille milliards de dollars par an ! Si les actions d’adaptation du secteur agricole pouvaient diminuer d’un cinquième ces pertes, elles permettraient d’autofinancer un cinquième des financements climat préconisés par les ONG. Un argument supplémentaire en faveur de la position des ONG.
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