Fiche de lecture : TRAGECO, un observatoire de la transition agroécologique

Quand on achète un pack de lait bio, un sachet de lentilles vertes du Puy ou un poulet fermier label rouge, un système de certification public assure que le producteur agricole à l’amont de la filière s’est conformé à un cahier des charges précis et connu de tous.

En matière d’agroécologie, il n’existe pas un tel cahier des charges, et à fortiori encore moins de labellisation. Le concept même d’agroécologie reste flou pour le grand public comme pour les décideurs.

L’association Humanité et Biodiversité vient fort opportunément combler ce vide avec la publication de TRAGECO : un observatoire de la transition écologique de l’agriculture dont je recommande la lecture.

Une transition engagée, mais pas au bon rythme

Introduit par l’agronome Miguel Altieri dans les années 80, le concept d’agroécologie désigne « un ensemble de concepts et de pratiques dans lesquels les connaissances de l’écologie scientifique sont utilisées pour la production agricole » indique le site du Muséum National d’Histoire Naturelle. Et d’ajouter qu’il s’agit « de s’inspirer de la nature pour favoriser la biodiversité », à l’opposé des méthodes d’agriculture de type industriel.

L’observatoire TRAJECO cherche à faire le lien entre ce concept et les pratiques agricoles en France. Pour ce faire, il a sélectionné six indicateurs élémentaires permettant de mesurer les progrès de l’agroécologie :

  • Trois indicateurs suivent les avancées des pratiques favorables à la biodiversité : les surfaces en bio, celles cultivées en légumineuses et la variation du stockage de carbone dans les sols ;
  • Trois indicateurs mesurent la réduction des pressions négatives sur la biodiversité : les apports de pesticides, les rejets d’azote et les émissions de gaz à effet de serre.

Chaque indicateur est calculé en fonction d’un objectif en 2030 fixé par les pouvoirs publics. Cette convention est importante, car le risque est que les progrès soient d’autant plus rapides que les objectifs manquent d’ambition comme le montrera le cas des pesticides analysé plus bas.

L’indicateur global, moyenne des indicateurs élémentaires, figure dans le graphe ci-dessous. Il indique que des progrès lents ont été réalisés de 2000 à 2010, suivi d’une période de stabilisation, avant une nette remontée de l’indicateur à partir de 2018. Malgré ces progrès, l’agriculture française reste éloignée d’une trajectoire qui la conduirait de façon linéaire vers les objectifs fixés pour 2030.

Les principaux facteurs de progrès ont été la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’extension des surfaces en bio et en légumineuses. A l’inverse, les gains ont été très lents, voire inexistants, pour les rejets d’azote (principalement ammoniac dans l’air et nitrates dans l’eau), les pesticides et le stockage du carbone dans les sols. Le calcul de certains de ces indicateurs se heurte toutefois à d’importantes difficultés méthodologiques.

Stockage de carbone dans les sols et pesticides : quelle mesure ?

Pour établir ces indicateurs, TRAJECO a dû recourir à une multiplicité de sources qui ne fournissent pas toujours l’indicateur idéal. Ainsi, l’indicateur mesurant le stockage de carbone dans les sols tient compte des changements d’usage des sols. Par exemple convertir une prairie permanente en une culture annuelle déstocke le CO2, et réciproquement. L’indicateur ne capte pas les progrès qui peuvent être obtenus grâce à un changement des pratiques agricoles dans un système de production donné (par exemple passer au non labour en grande culture), ce que devrait permettre une version future de TRAJECO.

Pour les pesticides, les plans successifs dits ECOPHYTO ont visé une division par deux de l’usage des pesticides. Comme les produits ont des concentrations différentes de substances actives, pouvant de surcroît varier dans le temps, il faut corriger les données en quantité fournies par les statistiques de vente. Deux méthodes sont possibles, avec des résultats contrastés sur l’indicateur de transition agroécologique :

  • La méthode dite du NODU, retenue en France jusqu’en 2023, consiste à convertir les quantités en nombre de doses de substances actives utilisées par hectare. D’après cet indicateur, les agriculteurs n’ont pas réduit les rejets de substances actives entre 2011 et 2021 ;
  • La méthode dite du HRI, utilisée par la Commission européenne, pondère l’utilisation des substances actives en fonction des risques sur la santé humaine. D’après ce second indicateur, les agriculteurs ont fortement réduit les rejets de substances dangereuses en fin de période, si bien que l’indicateur de transition agroécologique correspondant est positif en fin de période (44 contre -30,1 pour le NODU).

TRAJECO explique dans le détail l’intérêt et les limites de chacun des deux indicateurs et retient comme indicateur de pression la moyenne du NODU et du HRI (voir graphique). Sous la pression des agriculteurs, le gouvernement français a cependant substitué le HRI au NODU en 2024. Un changement d’indicateur lourd de conséquence car il fait franchir une marche d’escalier à l’indicateur de transition agroécologique sans que les agriculteurs aient changé quoi que ce soit à leurs pratiques.

Quels liens avec les dynamiques agricoles et alimentaires ?

TRAJECO ne se contente pas de calculer des indicateurs et de les visualiser. Il les met en perspective ce qui incite à une réflexion de fond sur l’agroécologie.

Chaque chapitre est introduit par un rappel historique permettant de cerner les enjeux. Ainsi, le chapitre sur les apports d’azote rappelle la rupture industrielle (synthèse de l’ammoniac par le procédé Haber Bosch) ayant permis de démultiplier la production d’engrais azoté, d’accroître les volumes de production agricole, mais aussi de perturber le cycle de l’azote naturel. De fait, les légumineuses, capables d’utiliser l’azote atmosphérique pour leur croissance, à la base de la révolution fourragère du 18ème siècle, ont disparu des champs au 20ème siècle nous rappelle le chapitre de TRAJECO qui leur est dédié.

En second lieu, la lecture du rapport conduit à s’interroger sur les liens entre l’agroécologie et la dynamique des systèmes agricoles et alimentaires.

La révolution de la chimie agricole a engendré des pressions croissantes, et non soutenables, sur le milieu naturel. Elle a également permis un accroissement de la production agricole mondiale plus rapide que celui de la population depuis 1960, grâce aux gains de rendement. En témoigne la rupture historique sur les rendements du blé observée en France durant les « trente glorieuses ». Les signes se multiplient cependant d’un épuisement de ces gains, aggravé par les impacts croissants du réchauffement climatique. L’agroécologie permettra-t-elle une meilleure résilience ? A quelles conditions et pour quels niveaux de production ?

Autre apport de TRAJECO, une réflexion sur les productions animales. La dynamique de spécialisation des productions, propre aux systèmes agricoles inspirés de l’industrie, conduit à développer des productions végétales dédiées à l’alimentation du bétail (la moitié de la production de blé en France) en dehors des exploitations d’élevage.

En tenant compte de ce phénomène, la part de l’élevage passe de 40 à 70% pour les émissions de d’ammoniac et de 7 à 26 % pour celle de protoxyde d’azote. La croissance de la part des produits animaux dans les régimes alimentaires augmente donc, à l’amont, les pressions des systèmes agricoles sur la biodiversité.

L’analyse de TRAJECO montre aussi que la baisse des émissions des élevages en France ne s’explique pas seulement par l’évolution de la consommation finale. Elle reflète également la perte de parts de maché des éleveurs de bovins et de volailles. Une partie des gains observés en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre et d’ammoniac, ne résulte donc pas d’un choix des éleveurs, mais d’une décapitalisation subie face à la concurrence internationale (européenne dans la grande majorité des cas). Ce n’est évidemment pas la bonne voie pour accélérer la transition agroécologique.

Non seulement cette première édition de TRAJECO comble un grand vide en matière d’indicateurs sur les progrès de l’agroécologie, mais elle introduit de multiples pistes de réflexion sur la façon de les accélérer et de les pérenniser. C’est pourquoi il est extrêmement utile d’en faire une lecture approfondie.

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  • Lire la synthèse le site d’Humanité & Biodiversité : ICI
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