Perspectives 2034 (FAO-OCDE) : quelle transition agricole et alimentaire ?

Etude parue en juillet 2025

La FAO et l’OCDE viennent d’actualiser leurs perspectives décennales sur l’agriculture. Ce document joue pour l’agriculture et l’alimentation un rôle de référence, un peu similaire à celui du World Energy Outlook de l’AIE pour l’énergie.

Les experts y anticipent une progression de 13% de la consommation alimentaire en termes réels dans les six prochaines années, du fait de l’incorporation croissante de produits animaux et de produits transformés dans les régimes alimentaires. Une progression insuffisante pour éradiquer la sous-nutrition, mais s’accompagnant d’une hausse de 6 % des émissions directes de gaz à effet de serre (GES) de l’agriculture.

Le commerce international de produits agricoles devrait assurer en 2034 un proportion inchangée des approvisionnements mondiaux (de l’ordre de 22%). Toutefois, les impacts de la hausse des droits de douane et des coupures dans l’aide alimentaire à la suite de l’élection présidentielle américaine n’ont pas été pris en compte.

Perspectives de la demande : la faim encore présente en 2034

La projection de la demande de produits agricoles par région est réalisée à partir d’hypothèses sur la démographie qui continue de ralentir et sur l’économie dont le rythme de croissance se maintient durant la prochaine décennie du fait du dynamisme de l’Inde et des pays d’Asie du Sud-Est qui contrebalance le ralentissement de l’économie chinoise. Les pays à faible revenu restent en croissance positive, mais relativement modérée quand on la ramène par habitant (un peu supérieure à celle attendue pour les pays riches).

A partir de ces hypothèses, le rapport projette des modèles alimentaires qui continuent de se déformer suivant deux dynamiques observées dans le passé : quand le revenu par tête augmente, les régimes alimentaires incorporent plus de produits d’origine animale et plus de produits transformés. Par ailleurs, la hausse de la consommation de produits agricoles destinés à la fabrication de biocarburants devrait ralentir.

Dans les pays à revenu élevé, la ration par habitant excède 3000 Kcal par habitant, ce qui est trop par rapport aux préconisations de la FAO, en raison de la place disproportionnée des produits animaux (1/3 des apports caloriques), des sucres et des matières grasses. Les perspectives décennales tablent sur un statut quo d’ici 2034 dans ces pays, en raison de la « saturation des besoins ».

L’essentiel de l’augmentation de la consommation alimentaire provient des pays émergents qui regroupent 5,5 milliards d’habitants (2/3 de la population mondiale). La ration alimentaire des pays à revenu intermédiaire supérieur se rapproche, par son niveau excessif et sa composition trop riche en produits animaux, graisse et sucre, de celle des pays développés. C’est dans le groupe des pays à revenu intermédiaire inférieur que la ration alimentaire par habitant progresse le plus rapidement, pour légèrement dépasser en 2035 les niveaux cibles préconisés par la FAO, tant pour la ration totale que pour l’apport calorique d’origine animal.

Dans les pays moins avancés, la croissance démographique explique les trois quarts de la croissance attendue de la consommation alimentaire d’ici 2035. Cela laisse un place limitée pour l’augmentation de la ration alimentaire par tête qui reste en 2034 loin des seuils préconisés par la FAO. Cela signifie que les objectifs d’éradication de la faim dans le monde ne sont pas atteints.

Une hypothèse sous-jacente de la projection est que les prix des denrées agricoles reculeront en termes réels durant la prochaine décennie. C’est une hypothèse forte : depuis le début des années 2000, ces prix ont eu plutôt tendance à augmenter, même si on fait abstraction des pics apparus avant la crise financière de 2009 et au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine. Cette baisse en termes réels résulte des hypothèses retenues en matière de gains de rendement du côté de l’offre agricole.

Perspectives de l’offre : émissions de GES en hausse

Le schéma général est que la croissance de l’offre agricole est obtenue à titre principal par des gains de rendements ce qui limite l’élargissement des surfaces et l’augmentation de la taille des cheptels. Ces gains sont obtenus par l’usage croissant d’intrants et des changements dans les pratiques d’élevage.

Concernant les cultures, le rapport fait bien référence au durcissement des conditions climatiques et à ses impacts sur les rendements. Il postule néanmoins la poursuite des gains de rendements pour le blé, le riz et les autres grandes cultures. C’est une hypothèse doublement discutable. Les gains de rendement semblent désormais plafonner dans certaines zones de culture intensive, à l’image du blé tendre en France (figure). Dans les pays moins avancés, le potentiel d’amélioration des rendements est nettement plus élevé, mais sa réalisation butte sur des barrières économiques et sociales difficiles à lever.

Les gains des rendements céréaliers en France : une époque révolue

Le rapport anticipe des accroissements de 13% des productions de viandes et de 17% de celles de produits laitiers, nettement supérieurs à ceux des produits végétaux destinés à la consommation humaine.

L’expansion des élevages industriels de volaille est à l’origine d’un peu plus de 60 % de l’accroissement de production de viandes. Celle de viande porcine est supposée s’accélérer après une décennie marquée par un accident sanitaire de grande ampleur en Chine, premier producteur mondial. La production de viande bovine devrait progresser nettement plus lentement, sauf en Afrique sub-saharienne où un élargissement du cheptel est anticipé et en Asie du sud qui détient le cheptel le plus important du monde, mais l’exploite surtout pour répondre à la demande de produits laitiers.

La très forte progression de la production de lait résulte principalement de l’amélioration de la productivité des élevages indiens et pakistanais, deux pays où les produits laitiers jouent un rôle prépondérant dans la fourniture de protéines d’origine animale.

Ce dynamisme des productions animales est la cause majeure de l’accroissement de 6 % des émissions directes (hors changements d’usage des terres) de GES par l’agriculture d’ici 2034. Deux zones contribuent à cet accroissement : l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud où est localisée la plus grande partie des populations à faible revenu. Le rapport reste muet sur les émissions indirectes pouvant résulter des changements d’usage des terres résultant notamment de l’expansion du cheptel de ruminants et des cultures fourragères.

La géographie des émissions agricoles est très différente de celle à laquelle nous a habitué l’observation des émissions de carbone fossile. L’élevage des ruminants est, de loin, la première source d’émission. Il est particulièrement émetteur dans les pays où les troupeaux sont conduits de façon extensive. Ainsi, le cheptel de ruminants d’Afrique subsaharienne émet deux fois plus de GES que celui d’Amérique du nord en fournissant deux fois moins de viande. En Inde, les animaux sont gardés très longtemps pour des raisons culturelles, d’où des coefficients d’émission très élevés pour le lait et encore plus la viande produite.

90% du riz étant produit en Asie, les émissions associées à cette culture sont concentrés sur cette zone, à commencer par la Chine et l’Inde, les deux premiers producteurs mondiaux. A la différence de l’élevage bovin, les méthodes d’intensification de la riziculture consistant à obtenir deux, parfois trois récoltes par an, dopent les émissions de GES. Elles stimulent la fermentation de la matière organique dans les rizières, à l’origine des rejets de méthane.

Quelle transition agricole et alimentaire ?

En contrepoint du scénario central pour 2034, les experts de la FAO et de l’OCDE ont construit un scénario volontariste permettant de faire reculer plus rapidement la faim dans le monde tout en réduisant de 6 % les émissions mondiales de GES.

Ce scénario reposerait en premier lieu sur l’adoption à grande échelle de pratiques améliorant la productivité des élevages de ruminants pour réduire les coefficients d’émission du lait et de la viande. Il serait complété par l’adoption d’un panel hétéroclite de changements techniques, allant de l’agriculture de précision pour optimiser les apports d’intrants à l’adoption de techniques agroécologiques qui visent à les réduire. Les conditions de mise en œuvre de tels changements sur les exploitations agricoles n’étant pas décrites, un tel scénario tient plus de l’exercice obligé à usage de communication que d’une réelle alternative au scénario central.

Autre faiblesse de l’exercice : il repose uniquement sur des transformations de l’offre sans réflexion sur l’évolution des modèles alimentaires qui continuent d’évoluer en reproduisant les transformations observées dans le passé. Or, comme pour la transition énergétique, la transition bas carbone de l’agriculture implique des changements de trajectoires concernant à la fois l’offre et la demande. Dans ces changements, la transition alimentaire vers des modèles plus sobres en produits issus de l’élevage des ruminants et en produits transformés, joue un rôle aussi important que les changements de pratiques des agriculteurs.

Nécessaire pour réduire l’empreinte climatique de l’agriculture, cette double transformation répond aussi à des urgences sanitaires. Le trop plein de produits animaux et des produits transformés dans les rations alimentaires est l’une cause de la montée de l’obésité qui est devenu un facteur majeur de morbidité dans le monde. Cette montée initialement apparue dans les pays développés est désormais particulièrement rapide dans les pays émergents du fait de la transformation des modèles alimentaires.

Jusqu’au début des années 2010, la déformation des modèles alimentaires a permis de faire reculer très fortement la faim dans le monde. Ces progrès ont été depuis interrompus, le nombre de personnes victimes de sous-nutritions ayant même réaugmenté ces dernières années. Cette tendance est particulièrement inquiétante dans les pays à faible revenu où la courbe en hausse des personnes souffrant de la faim se superpose désormais avec celle des personnes en surpoids.

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  • Consulter le rapport Perspective agricoles 2034 de la FAO et de l’OCDE : ICI
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