
En ces temps de déprime et de backlash climatique, le titre de l’ouvrage de Cédric Philibert retient l’attention : enfin une dose d’espoir dans ce monde décrit par tant d’auteurs à succès comme s’effondrant ! Dans Climat, les énergies de l’espoir, Philibert ne se contente pas de leur apporter la contradiction. Fort d’une expertise accumulée de longue date, il décrypte l’ampleur des mutations provoquées par le déploiement des énergies captant les flux solaires et éoliens. Stimulant et didactique, son livre est à mettre entre toutes les mains.
Le soleil et les autres alternatives à l’énergie fossile
En puisant dans les stocks de charbon, de pétrole et de gaz présents dans le sous-sol, nos sociétés ont démultiplié la quantité d’énergie utilisée. Avant l’arrivée des fossiles, le stock de biomasse était la principale source d’énergie. Son stock se renouvelait via la photosynthèse. Mais la photosynthèse est un convertisseur énergétique très médiocre. La quantité d’énergie fournie par la biomasse n’avait aucune commune mesure avec celle accessible à partir des sources fossiles (voir figure).
Pour sortir de l’addiction aux énergies fossiles, deux substituts décarbonés pouvaient candidater : la fission nucléaire à partir de l’uranium ; le captage direct de l’énergie présente dans le flux solaire et ses dérivés éoliens et hydrauliques. Pour le faire au rythme requis par la lutte contre le changement climatique, le nucléaire est disqualifié par son coût et les délais de sa mise en œuvre, nous rappelle le chapitre I (P.58-65). Reste le solaire, de loin la principale alternative accessible.

Longtemps maintenu à distance par le succès des énergies fossiles, le rythme du déploiement du solaire a déjoué tous les pronostics. Y compris ceux de l’Agence internationale de l’énergie où Cédric Philibert exerça longtemps ses talents. « Les installations cumulées ont doublé dix fois depuis 2004 », écrit-il. Et le coût de production des modules ? « Une division par mille depuis 1975» (P.41).
Des grandeurs peu significatives, objecteront certains, car on part d’un niveau très bas. L’élan va bientôt se briser sur l’écueil de la variabilité des flux solaires. Objection balayée par l’auteur : Le potentiel de stockage par batteries s’accroît rapidement car son coût décline à un rythme voisin de celui de la production des modules. Sans oublier la complémentarité entre flux solaires et éoliens qui, en zones tempérées, réduit fortement la variabilité des sources renouvelables.
« Tout électrifier (ou presque) »
Produire une électricité décarbonée, c’est bien. Mais l’électron ne fournit qu’un cinquième de l’énergie finale utilisée. Comment fait-on avec le reste ? Le chapitre II nous dévoile le potentiel de l’électrification des usages. Il se focalise sur l’industrie, à l’origine du tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre, loin devant les transports (P.102).
L’industrie est grande consommatrice de chaleur. Or, l’électricité permet de fournir la chaleur en quantité, y-compris celle à très haute température dont a besoin l’industrie.
On l’utilise déjà massivement pour le recyclage de l’acier dans des fours à arc. Pour l’acier primaire, la réduction du minerai dans des hauts fourneaux utilisant le charbon reste la technologie dominante. Les premiers pilotes industriels testent l’hydrogène vert ou l’électricité renouvelable pour opérer cette réduction. La généralisation de ces procédés permettrait de décarboner intégralement la production d’acier.
Pour la production de ciment, l’électricité peut se substituer aux combustibles fossiles. Cela n’élimine pas les émissions de process résultant de réactions chimiques. C’est pourquoi le captage du CO2 restera nécessaire pour totalement décarboner la production cimentière.
Autre industrie fortement émettrice de CO2 : celle des plastiques, plus souvent montrée du doigt pour ses impacts sur la santé et les milieux naturels que pour son empreinte carbone. Absorbant déjà 6% du pétrole produit dans le monde, la fabrication du plastique pèse lourd dans les émissions industrielles. Pour les réduire, les voies du recyclage ou du bioplastique se heurtent à de lourdes contraintes économiques ou autres. C’est pourquoi l’auteur anticipe que l’électrification des procédés de production sera le principal levier de décarbonation de la production. Restera la question des émissions en fin de vie, lorsque les plastiques sont brûlés ou rejetés dans le milieu naturel où ils se décomposent. D’où l’interrogation sur leur éventuel stockage souterrain.
On l’aura compris, l’ouvrage fait preuve d’un solide optimisme technologique en ce qui concerne l’électrification des usages. Dans sa vision prospective, seuls l’aviation et le transport maritime sur longue distance semblent y échapper. Mais être optimiste n’est pas interdit, pour peu qu’on avance les bons arguments pour le justifier.
La faiblesse des arguments anti-renouvelables
Abordons maintenant le chapitre III. Le lecteur a déjà en tête la faiblesse de l’argument de « l’intermittence » ressassé par les pourfendeurs des énergies renouvelables. Il a été démonté dès le chapitre I. Mais quid du manque d’espace, des atteintes à la biodiversité et des métaux critiques ?
Si on veut gagner de la place, il serait judicieux de s’interroger sur celle prise par les biocarburants, rappelle l’auteur. Avec un hectare en bioéthanol, on peut faire rouler une voiture thermique pendant 42 600 km. Un hectare de photovoltaïque au sol permettra de parcourir 164 fois cette distance (7 millions de km) en watture. Autre illustration : pour atteindre en 2060 les objectifs du scénario sans nouveau nucléaire de RTE, on a besoin de seulement 0,3 % du territoire métropolitain pour le photovoltaïque au sol.
La question des atteintes à la biodiversité est abordée via « l’artificialisation des sols » (ce qui n’épuise pas totalement le sujet). Ce qui compte ici, c’est l’emprise au sol. Si on ne tient compte que de cette emprise, l’impact du développement éolien et solaire sur l’artificialisation des sols, plus encore celui sur leur imperméabilisation, est mineur.
Reste l’objection portant sur les métaux critiques de la transition énergétique qui pourraient venir à manquer. Curieusement, note l’auteur, les mêmes qui brandissent depuis des décennies le spectre de l’épuisement de la ressource pétrolière – le fameux peak oil – annoncent maintenant le tarissement des gisements métalliques susceptible de bloquer la transition. Comme le montre le cas du cuivre analysé en détail, la réponse est la même : les ressources ultimes ne sont guère connues. Les réserves exploitables, elles, augmentent à un rythme comparable, et souvent supérieur, à celui des extractions.
Certes. Mais ne faut-il pas alors dépenser plus d’énergie fossile pour leur extraction et donc alourdir le bilan carbone des renouvelables ? « Rien ne sort du néant, et les outils d’une économie sans carbone sont nécessairement produits aujourd’hui dans un monde qui fonctionne largement aux énergies fossiles » (P.133) indique l’auteur. Mais ces émissions additionnelles servent à fabriquer des équipements qui dès aujourd’hui permettent d’économiser massivement de l’énergie fossile. Un porte-conteneurs rempli de PV permettra ainsi de produire beaucoup plus d’énergie que des navires équivalents transportant du GNL ou du charbon. Ce seront des milliards de tonnes de CO2 en moins. Bien plus que les émissions des chaines logistiques à l’amont de la production des panneaux.

Et demain ? Les panneaux seront utilisés pour fabriquer ces mêmes équipements sans plus émettre de carbone. Ce qui permettra d’accélérer la transition nous dit l’auteur. Et de rappeler la vitesse de la transformation : « Juger le PV d’aujourd’hui en fonction du PV d’il y a 20 ans, c’est à peu près comme juger des véhicules électriques modèle 2025 à l’aune des performances de la Jamais Contente (1900) » (P.198). C’est pourtant ce que font régulièrement les détracteurs des énergies renouvelables.
Les débats sur la transition : avoir raison ou faire avancer la cause ?
Face à la montée en régime des énergies renouvelables, on comprend le combat acharné des lobbies de l’énergie fossile, et leur agressivité relayée par la vague populiste.
Il est plus surprenant de trouver parmi les détracteurs des énergies renouvelables des partisans de la transition énergétique, « soucieux du sort de la planète et croyant sincèrement que la décroissance de l’économie est la voie à suivre » (P.20).
L’ouvrage se présente comme une réponse à leurs multiples objections. Il succombe parfois à la facilité de la punchline, comme pour envoyer son adversaire en dehors du ring. C’est un peu frustrant pour le lecteur. Le débat sur les énergies renouvelables ne peut éluder les questions de la sobriété, de l’inégal accès à l’énergie, du régime de croissance ou de décroissance de l’économie dans son ensemble.
Dans ce débat, l’important n’est pas d’avoir raison, mais de faire avancer les choses. C’est précisément ce que permet Climat, les énergies du futur, par la richesse de son expertise et l’acuité de son regard qui se détourne du rétroviseur pour scruter l’horizon. C’est pourquoi je recommande vivement sa lecture.
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vous nous écrivez : « Le potentiel de stockage par batteries s’accroît rapidement car son coût décline à un rythme voisin de celui de la production des modules. Sans oublier la complémentarité entre flux solaires et éoliens qui, en zones tempérées, réduit fortement la variabilité des sources renouvelables ».
J’ai lu très récemment que l’Allemagne, qui ne veut pas investir dans le nucléaire (en profitant +/- du nôtre…), a décédé d’investir massivement dans le stockage national par batteries pour lisser les variabilités solaires et éoliennes.
À la réflexion, n’est-ce pas, dès à présent, beaucoup plus rapide, économique, sécurisé, facilement réparti/dimensionné sur le territoire = partout là où sont les besoins, que de se relancer dans des nucléaires (EPR2, SMR, etc…) encore très hypothétiques tant techniquement (refroidissements/sécheresses, complexité, sécurité, sureté, etc…) que financièrement et pires en termes de délais terriblement longs de mise en oeuvre (cf l’EPR Flamanville toujours pas productif !)
Ne risquons-nous pas, français et fier de l’être, de nous ridiculiser rapidement par rapport aux investissements allemands à cause du bien trop puissant lobby nucléaire français, surtout tant que nous ne connaîtrons pas un accident majeur qui ne peut plus être considéré comme totalement improbable, terrorismes en tous genres + guerres potentielles comprises…
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vous nous écrivez : « Le potentiel de stockage par batteries s’accroît rapidement car son coût décline à un rythme voisin de celui de la production des modules. Sans oublier la complémentarité entre flux solaires et éoliens qui, en zones tempérées, réduit fortement la variabilité des sources renouvelables ».
J’ai lu très récemment que l’Allemagne, qui ne veut pas investir dans le nucléaire (en profitant +/- du nôtre…), a décédé d’investir massivement dans le stockage national par batteries pour lisser les variabilités solaires et éoliennes.
À la réflexion, n’est-ce pas, dès à présent, beaucoup plus rapide, économique, sécurisé, facilement réparti/dimensionné sur le territoire = partout là où sont les besoins, que de se relancer dans des nucléaires (EPR2, SMR, etc…) encore très hypothétiques tant techniquement (refroidissements/sécheresses, complexité, sécurité, sureté, etc…) que financièrement et pires en termes de délais terriblement longs de mise en oeuvre (cf l’EPR Flamanville toujours pas productif !)
Ne risquons-nous pas, français et fier de l’être, de nous ridiculiser rapidement par rapport aux investissements allemands à cause du bien trop puissant lobby nucléaire français, surtout tant que nous ne connaîtrons pas un accident majeur qui ne peut plus être considéré comme totalement improbable, terrorismes en tous genres + guerres potentielles comprises…
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