
Dans un récent post, Jean Boissinot s’interroge sur la note à donner à la suite de l’estimation des émissions de gaz à effet de serre en 2025 par le CITEPA : E ou D ? Je propose ici une grille de notation portant sur la qualité du baromètre du CITEPA, l’évolution attendue des émissions en 2025 et la procrastination des gouvernants en matière d’action climatique.
Le baromètre trimestriel du CITEPA : un outil AAA !
Il n’y a pas si longtemps, il fallait attendre juin et la publication de l’inventaire annuel du CITEPA pour avoir connaissance des émissions territoriales de la France de l’année écoulée. La publication des chiffres était couplée à un lourd rapport, d’un accès un peu difficile pour les non initiés.
Grâce à son baromètre trimestriel, on dispose maintenant d’un outil permettant un suivi infra-annuel de ces données, enrichi ces deux dernières années d’un système de prévision pour l’année en cours. Un rapport de synthèse, rigoureux et accessible à tous, accompagne la publication des chiffres.
Ce n’est pas un A, mais un triple AAA, qu’il faut décerner aux équipes du CITEPA pour ce travail très utile pour la collectivité. J’y associe l’INSEE et REXECODE qui disposent désormais d’outils propres de prévision (sur un périmètre légèrement différent pour l’INSEE). Ces trois organismes nous donnent une vision convergente de la baisse des émissions entre 2024 et 2025 : -1,6% pour le CITEPA (contre 0,8% dans son estimation d’octobre dernier), -1.3% pour l’INSEE et -1.9 % pour REXECODE.
Une note D pour un recul des émissions très insuffisant
Dans la grille d’évaluation, je propose de réserver la note E aux seules hausses d’émissions (comme celle observée l’an passé aux Etats-Unis pour les raisons que l’on sait). C’est alors la note D qui s’impose pour juger le chiffre prévisionnel assez alarmant de 2025 :
- L’an passé, les deux secteurs où les émissions ont le plus décru sont l’industrie et l’agriculture. Dans les deux cas, il s’agit pour l’essentiel de baisses subies : décapitalisation du cheptel bovin et reculs des productions industrielles dans les secteurs fortement émetteurs (acier, ciment, chimie) ;
- La baisse des prix des énergies fossiles et l’absence d’impulsion des pouvoirs publics expliquent le faible recul des émissions dans le secteur des transport (hors transports internationaux) et de l’usage des bâtiments (également impacté par la météo), ainsi que la stagnation de celles du secteur de l’énergie (hausse des émissions du raffinage de pétrole compensant la baisse de celles de la production électrique) ;
- Si ces chiffres se confirment, aucun secteur n’aura atteint le rythme de baisse d’émission requis pour atteindre les objectifs climatiques à l’horizon 2030 actuellement en discussion, celui s’en approchant le plus étant l’agriculture.

Comment une telle distance à l’objectif a-t-elle pu se creuser ?
Et la note E pour… ?
Les cibles de réduction mentionnées, sont tirées d’un document dit Stratégie nationale bas carbone (SNBC3) soumis à la discussion en décembre dernier. Cette SNBC3 cible une division par deux des émissions entre 1990 et 2030, soit des émissions proches de 275 Mt d’équivalent CO2 en 2030. D’où vient ce chiffre ?
Il est la transposition nationale de l’objectif européen d’une réduction de 55% des émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2030, adopté par le Conseil européen de décembre 2020 – il y a plus de 5 ans – au titre de la contribution de l’Union européenne à l’accord de Paris. La logique eût voulu qu’on intègre rapidement ce nouvel objectif dans notre stratégie bas carbone, alors en phase avec un objectif de -40% datant de 2015 (contribution provisoire déposée par l’Europe avant la COP21 à Paris).
Mais cela n’a toujours pas été fait, la SNBC3 étant, en raison de la procrastination des gouvernements successifs, toujours à l’état de projet en discussion. Il ne faut donc pas s’étonner que la modeste baisse des émissions en 2025 nous laisse juste sur la tendance, économétriquement ajustée sur la période 2005 à 2025, de -2% par an. Cette tendance n’est compatible qu’avec l’objectif obsolète de -40% datant de plus de 10 ans.

La note E s’adresse donc en premier lieu à cette procrastination, pour une raison basique : plus on tarde à adopter la nouvelle SNBC, et surtout les moyens qui vont avec, plus les objectifs apparaitront irréalistes et finiront par être abandonnés. Mais faut-il cibler les seuls gouvernants ? Sont également en cause les multiples voix qui, renforcées par les vents du backlash traversant l’Atlantique, prônent une pause dans les objectifs climatiques européens, voire leur abandon pur et simple. Mettons également dans la balance la disparition à peu près totale des enjeux climatiques dans les multiples discussions budgétaires au sein des deux chambres. Sans oublier l’absence d’une alternative crédible et attractive portée par les partis d’opposition.
Comme le savent tous les enseignants, mettre la note la plus basse est très contreproductif si on ne donne pas à l’élève les moyens de redresser la barre. Malgré l’absence d’impulsion politique au plan national (et les redoutables hésitations au plan européen), les initiatives restent multiformes sur les territoires où nombre d’acteurs continuent à se mobiliser pour la transition écologique. Gageons que le prochain scrutin municipal sera l’occasion de remettre les enjeux de la transition bas carbone au niveau qui doit être le sien dans le débat citoyen et de favoriser une nouvelle dynamique à l’échelle nationale.
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