
Dans l’une de ses chroniques, Gaspard Koenig avance que l’envolée des prix des hydrocarbures provoquée par le conflit iranien aurait des impacts économiques similaires à ceux d’une taxe carbone. Reprenant le raccourci dans ces mêmes colonnes, François Gemmene y voit l’une des raisons laissant augurer que le backlash climatique est désormais derrière nous.
Le raccourci est pour le moins discutable. La hausse des prix du pétrole et du gaz a des impacts bien différents de ceux d’une taxe carbone et le conflit iranien pourrait même retarder plutôt qu’accélérer la transition énergétique.
Moins de pétrole et de gaz, plus de charbon
En premier lieu, le raccourci passe sous silence le rôle du charbon, un minerai émettant plus de CO2 que le gaz ou le pétrole. Calée sur le contenu en CO2 de chaque énergie, une taxe carbone décourage encore plus l’usage du charbon que celui du pétrole ou du gaz. Le conflit iranien produit l’effet strictement inverse : aucune cargaison de charbon n’est, ni ne sera bloquée dans le détroit d’Ormuz. Le blocage risque donc de relancer le charbon pour tous les usages où il peut se substituer au gaz ou au pétrole.
Cela a déjà commencé pour la production d’électricité. Durant les quatre premières semaines du conflit, le prix du charbon a augmenté de moitié. En cause ? La poussée de la demande des compagnies électriques asiatiques et européennes qui projettent de le substituer au gaz devenu trop onéreux pour générer l’électricité. Une bien mauvaise nouvelle pour le climat.
L’Europe dispose pourtant d’un outil pour contrecarrer l’incitation à la relance du charbon : le système d’échange de quotas de CO2. Il avait joué son rôle en 2022. Quelques mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le prix du quotas avait atteint son plus haut historique, pénalisant fortement le charbon. On n’en prend pas le chemin cette fois-ci. Le prix du quota est en recul depuis le démarrage des opérations militaires en Iran.
Cela est dû à la perte de crédibilité du dispositif européen, victime d’une absence de portage politique. Pour amortir la hausse des prix de l’énergie, l’Allemagne et la France réclament des « flexibilités », autrement dit un artifice pour faire baisser le prix du quota.
Quant à l’Italie, elle a rejoint la Pologne pour demander la suspension pure et simple du marché carbone. Ce serait la pire des méthodes pour faire face à l’envolée des prix du pétrole et du gaz : stimuler l’usage des trois énergies fossiles en désarmant le Vieux Continent dans la bataille face au réchauffement du climat.
Vers un nouveau cycle d’investissements pétrogaziers
En second lieu, l’envolée des prix du pétrole et du gaz n’a pas les mêmes répercussions qu’une taxe carbone sur l’offre d’énergie. Une taxe carbone renchérit les énergies fossiles sans accroître les recettes des producteurs et leurs moyens financiers. C’est l’Etat qui encaisse le produit de la taxe (ou des enchères dans le cas d’un système de quotas cessibles). La hausse des prix du pétrole et du gaz accroît au contraire ces recettes en élargissant les rentes perçues par les producteurs incités par là même à accroître leurs investissements.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a déjà amorcé un cycle d’investissement dans le gaz naturel liquéfié (GNL). Le conflit iranien risque de l’amplifier et de l’élargir à l’ensemble des hydrocarbures. Si la fermeture du détroit d’Ormuz a eu des effets quasi-instantanés sur les cours pétrogaziers, la destruction des infrastructures dans le Golfe aura des impacts plus durables. Chaque jour supplémentaire de conflit accroît la probabilité d’une hausse pérenne des prix du pétrole et du gaz. Et incite à la relance des investissements.
Le récent « deal » de TotalEnergies avec l’Amérique trumpienne – récupérer les dollars destinés à l’éolien pour les mettre dans le gaz – en donne une image caricaturale. À quelques mois des élections de mi-mandat, le renchérissement des carburants est une épine dans le pied pour Donald Trump. Mais la hausse des cours du pétrole et du gaz constitue un puissant levier pour amplifier les investissements dans l’énergie fossile dans un pays désormais exportateur net de charbon, de gaz et de pétrole.
La Russie, l’autre exportateur des trois énergies fossiles, peut également se frotter les mains. La demande de ses clients asiatiques, les plus dépendants des fournisseurs du Golfe, devient de plus en plus pressante et les Etats-Unis ont déjà commencé à assouplir leurs sanctions. Faut-il y voir les prémisses de la réintégration de la Russie dans la scène énergétique mondiale ? On n’en est pas là. Mais un tel scénario gagne en crédibilité avec la poursuite des opérations militaires dans le Golfe.
Tous les pays exportateurs nets d’hydrocarbures ne sont pas dirigés, à l’instar des Etats-Unis et de la Russie, par des dirigeants climatosceptiques. Cela ne les prémunit pas pour autant contre l’accélération de leurs investissements en réponse à la hausse des prix. Elle est détectable un peu partout : chez nouveaux producteurs d’Amérique Latine (Brésil, Guyana) ; du Golfe de Guinée au canal du Mozambique sur le continent africain ; sans oublier le Canada et la Norvège où les ambitions climatiques sont ébranlées par la rentabilité des projets pétrogaziers élargissant les capacités d’exportation.
Demain : émissions supplémentaires ou actifs échoués ?
S’ils trouvent des débouchés, ces investissements dans le pétrole et le gaz alourdiront la facture climatique de demain. S’ils n’en trouvent pas, ils accroîtront le stock d’actifs échoués. Les variable clefs aiguillant vers l’un ou l’autre des scénarios sont entre les mains des importateurs.
En Asie, la vulnérabilité au choc de prix a été amortie par la double stratégie de bascule vers les énergies de flux – solaire et l’éolien à titre principal – et d’électrification des usages. Il ne fait guère de doute que le conflit iranien va accélérer cette double dynamique impulsée par la Chine et qui se diffuse désormais rapidement dans nombre d’économies asiatiques.
Les signaux en provenance d’Europe sont plus contrastés. Une partie de ses dirigeants et de la classe politique est influencée par les vents du backlash climatique soufflant depuis l’Atlantique et, désormais, depuis l’Oural. Les reculs sur les objectifs d’électrification des transports ou sur le système des quotas de CO2 en sont deux illustrations récentes. S’il se laisse contaminer, le Vieux Continent va renoncer à ses ambitions climatiques. Simultanément, il perdra du terrain sur le front de la réindustrialisation qui passe par l’accélération des investissements dans la transition bas carbone.
****************************************************