
Dans le dernier numéro de la revue Futuribles, Hugues de Jouvenel m’a fait l’honneur d’une interview à l’occasion de la sortie de la nouvelle édition de Carbone fossile, carbone vivant, dans la collection Folio actuel de Gallimard. Je l’en remercie bien amicalement. Avec l’aimable autorisation de la revue, je publie ici la première partie du texte sur les différents enjeux de la transition écologique avec un focus sur le concept de « transition juste ». Trois autres épisodes suivront.
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Votre livre Carbone fossile, carbone vivant est l’un de ceux qui m’ont le plus frappé tant il était pédagogique en même temps que fort documenté. Une nouvelle édition est en cours et vous en avez conservé le titre bien qu’il puisse paraitre à certains un peu mystérieux. Pourquoi ?
Le choix du titre n’est pas du seul ressort de l’auteur. Nous avons pris le temps d’en discuter avec l’éditeur. Cette nouvelle édition n’est pas une simple actualisation du livre. Des développements nouveaux ont été intégrés, notamment sur les métaux critiques de la transition énergétique. La notion de neutralité, ou Net Zero Emission (ZEN, « Zéro émission nette ») suivant la terminologie du GIEC, a été revisitée. Le concept d’économie de la résilience qui prend le pas sur l’économie de l’abondance fait également l’objet d’un développement nouveau.
Tout cela militait plutôt en faveur d’un changement de titre. A contrario, la structure générale du livre en six chapitres a été maintenue, même si la plupart de leurs intitulés ont été modifiés. Son écriture n’est pas partie d’une page blanche. Elle a consisté à retravailler un texte qui avait reposé pendant deux années. Changer le titre en faisant comme s’il s’agissait d’un nouvel ouvrage aurait été trompeur. Nous avons donc choisi de le conserver, tout en modifiant le sous-titre qui s’intitule désormais Une économie du climat et de la biodiversité.
Vous faites preuve d’un sain recul vis-à-vis de la comptabilité économique et fondez votre réflexion sur une approche novatrice prenant en compte nos échanges avec la biosphère. Quel est le fond de votre pensée ?
Dans l’approche économique orthodoxe qui fonde cette comptabilité, l’abondance des biens et services est la finalité. Le rôle de l’économiste consiste dès lors à fournir des instruments permettant de repousser les murs de la rareté qui freinent l’accès à cette abondance : rareté du travail, du capital, des matières premières,… L’équité, quand l’économiste s’en soucie, concerne les règles de répartition de cette abondance. Dans ce paradigme, la question écologique est pensée en termes de rareté des ressources.
La question climatique conduit à modifier cette représentation très prégnante d’une crise écologique qui serait provoquée par la rareté des ressources. Trop de charbon, trop de pétrole, trop de gaz naturel – en deux mots trop de « carbone fossile » – sont à l’origine de l’accumulation dans l’atmosphère des gaz à effet de serre qui réchauffent la planète. La crise écologique ne provient pas de la rareté des ressources mais de leur trop grande abondance dont l’usage anthropique détraque des systèmes de régulation naturels : le climat, mais aussi la couche d’ozone, le cycle de l’azote, la biodiversité,… Or, il n’y a pas de substitut à ces systèmes. Comme le disent les militants, il n’y a pas de « planète B ».
C’est un changement de paradigme. Ce n’est plus l’abondance des biens et services qui est la finalité de l’économie, mais la résilience. Le rôle de l’économiste consiste alors à construire des instruments permettant d’introduire de la rareté limitant les émissions de carbone fossile. C’est l’épineux problème de la sortie des énergies fossiles. Simultanément, il doit ouvrir les voies du réinvestissement dans l’abondance du vivant. Ni les coûts engendrés par le trop plein de carbone fossile ni les bénéfices générés par l’abondance du vivant ne sont intégrés dans la comptabilité économique. Le premier à avoir fait le lien entre l’économie et nos échanges avec la biosphère a été Nicolas Georgescu-Roegen, dès les années 70. Plus proche de nous, Kate Raworth a ajouté à cette approche une dimension essentielle d’équité : pour assurer la résilience, l’économie doit se maintenir sur un sentier qui respecte les limites planétaires et assure la fourniture des biens essentiels à la population.
Voulez-vous dire que nécessairement la transition écologique implique un nouveau contrat social ?
Le réchauffement climatique pose un problème aigu d’équité : ses impacts frappent bien plus durement la population des pays pauvres, qui n’y ont que marginalement contribué, que celle les pays riches qui en sont les principaux responsables. Comme l’a montré Lucas Chancel, l’inégalité à l’intérieur des pays est devenue encore plus discriminante durant les dernières décennies du fait de la réduction des inégalités entre pays.
De ce constat absolument incontournable, on tire souvent une conclusion très contreproductive. Il suffirait de taper sur les 1%, voire les 0,1%, les plus riches pour résoudre le problème. N’ont-ils pas des niveaux d’émission sans commune mesure avec le reste de la population ? Ce type de raisonnement, diluant le climat dans la question sociale, gagne du terrain parmi les militants écologistes. Il est non seulement contreproductif, mais aussi déconnecté des réalités. Chaque fois qu’on a réduit les inégalités dans le passé, entre les pays ou à l’intérieur des pays, les émissions de gaz à effet de serre se sont accélérées. La raison en est patente : une répartition moins inégalitaire du revenu permet à une fraction croissante de la population d’accéder à la consommation de biens et services fortement émetteurs. Simultanément, même si les plus riches voient leur position relative se dégrader, ils ne vont pas réduire ces consommations qui pèsent relativement peu dans leurs budgets.
Pour agir efficacement face au dérèglement climatique, il faut agir simultanément sur les inégalités et sur les modes de consommation et de production. Dans la conclusion du livre, je caractérise la notion de « transition juste » à partir de trois composantes : une redistribution des richesses pour maintenir les consommations d’énergie et de biens alimentaires entre les plafonds écologiques et les planchers des subsistance, dans la lignée de Raworth ; une réallocation des flux de capitaux pour doper la croissance des pays moins avancés en sautant la case fossile ; une accélération des politiques d’adaptation au changement climatique qui affecte de façon croissante les plus démunis. Deux instruments clef pour y parvenir seraient la tarification carbone redistribuée pour le carbone fossile et les paiements pour services écosystémiques pour le carbone vivant. Un nouveau « contrat social », pour reprendre votre formule ? Ce n’était pas mon ambition. Mais si je peux y contribuer, je serais ravi. Au lecteur de trancher.
A suivre…
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