
A quelques jours du lancement en librairie de « Carbone fossile, carbone vivant« , nous poursuivons la publication de l’interview réalisée avec Hugues de Jouvenel, en remerciant à nouveau toute l’équipe de Futuribles international pour son aimable autorisation.
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Vous reconnaissez vous-même qu’il est particulièrement difficile de nous affranchir des énergies fossiles. Mais vous montrez fort bien le rôle essentiel que joue le carbone vivant. Pouvez-vous nous expliquer comment ?
Imaginez qu’en 2050 nos sociétés se soient totalement affranchies des énergies fossiles. Le thermomètre serait-il automatiquement stabilisé ? Tout dépend de la façon dont on aura traité le carbone vivant.
Les plantes et les algues (principalement les phytoplanctons) retirent le CO2 de l’atmosphère grâce à la photosynthèse. La biosphère terrestre et l’océan constituent ainsi ce qu’on appelle des « puits de carbone ». Ces puits transforment ce carbone en molécules qui assurent la croissance des plantes et des algues et la reproduction de tous les êtres vivants le long des chaînes alimentaires. En fin de vie, la plus grande partie de ce carbone retourne à l’atmosphère. Ce cycle du carbone vivant est également perturbé par l’activité humaine.
Si les rejets de carbone fossile représentent 70% des émissions mondiales, les émissions liées au cycle du carbone vivant en composent le quart. Les deux sources principales en sont les rejets spécifiques de l’agriculture – méthane et protoxyde d’azote à titre principal – et les modes d’usage des sols avec la déforestation, plus généralement la réduction du couvert végétal, qui affaiblissent les puits de carbone sur les continents. Les atteintes anthropiques au puits de carbone océanique sont mal mesurées.
Pour enrayer la hausse du thermomètre, l’action sur le carbone vivant est aussi déterminante que celle sur le carbone fossile. On n’a aucune chance de stabiliser le stock de gaz à effet de serre dans l’atmosphère sans agir sur deux leviers majeurs : la transformation des systèmes agricoles et alimentaires ; la protection et le renforcement des puits de carbone naturels qui absorbent chaque année un peu plus de la moitié des émissions anthropiques de CO2.
L’action sur le carbone vivant pose des problèmes nouveaux. Il ne s’agit plus d’introduire de la rareté, comme pour le carbone fossile, mais de réinvestir dans l’abondance du vivant. La réduction des émissions spécifiques agricoles implique de basculer vers des méthodes agroécologiques qui utilisent la biodiversité pour produire mieux et souvent plus à l’hectare, plutôt que de la détruire. Renforcer les puits de carbone naturels repose également sur cette abondance du vivant, visible (forêts, haies,…) ou invisible (vie microbienne des sols, biodiversité marine,…).
Le cycle du carbone vivant est également affecté par des rétroactions climatiques : les forêts séquestrent de plus en plus difficilement le carbone car la croissance des arbres est affaiblie par les sécheresses, la remontée des invasifs, les incendies, etc. ; le réchauffement augmente les rejets de méthane dans les zones tropicales humides ; les agriculteurs subissent un durcissement des conditions de production,…
L’action sur le carbone vivant ne peut faire l’impasse sur ces rétroactions qui iront croissantes tant que le thermomètre n’aura pas été stabilisé. Elle passe donc par une réévaluation du volet adaptation des politiques climatiques. L’adaptation des pratiques agricoles aux changements du climat est en particulier le bon levier à actionner pour accélérer la révolution de l’agroécologie.
A vos yeux, la transformation des systèmes agricoles et alimentaire serait un enjeu aussi important que celle des systèmes énergétiques. Pour quelles raisons ? Et que suggérer à nos agriculteurs ?
D’après les estimations de la FAO, reprises dans le 6e rapport du GIEC, le contenu de nos assiettes est à l’origine d’un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Aux émissions spécifiques de l’agriculture, s’ajoutent celles de la déforestation dont la cause principale est l’extension des terres dédiées à la culture et à l’élevage ainsi que les rejets de carbone fossile tout au long des chaînes de production agro-alimentaires, sans oublier les émissions de gaz fluorés (réfrigération et congélation). Il est donc crucial de transformer ce système qui nous approvisionne en énergie primaire : notre carburant alimentaire.
Côté demande, cette transformation implique une mutation vers des modèles alimentaires plus sobres en produits issus de l’élevage des ruminants et en produits ultra-transformés. La transition alimentaire est difficile à engager. Je ne crois guère à l’efficacité des outils de tarification comme les taxes sur la viande ou le sucre pour la stimuler. En revanche, les autorités de santé du monde entier rappellent que l’excès de ces produits est à l’origine d’un désastre sanitaire, les victimes de la suralimentation dépassant désormais le nombre de ceux qui subissent la sous-alimentation. Ces autorités sont les meilleures alliées de la transition alimentaire.
En limitant la surconsommation des biens alimentaires les plus émetteurs, surtout ceux issus des élevages des ruminants, on libère également des ressources qui pourront être utilisées pour lutter contre le fléau de la sous-nutrition. La protéine apportée par un kilogramme de lentille mobilise dix fois moins de ressources que celle provenant de la viande de bœuf ou de mouton. Végétaliser les rations alimentaires est un outil d’action contre les deux facettes de l’insécurité alimentaire : d’un côté, la suralimentation ; de l’autre, la faim qui a progressé ces dix dernières années dans le monde après trois décennies de recul rapide.
Côté offre, le maillon décisif de la transformation agro-alimentaire est l’agriculture. Le chapitre V décrit « la révolution agricole qui vient ». Il fait référence aux travaux de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart qui ont mis à jour celle qui a métamorphosé l’agriculture au XXe siècle, à base d’intrants chimiques, de mécanisation et de génétique. Les systèmes hyperspécialisés qui en résultent arrivent à bout de souffle, d’où le désarroi des agriculteurs qui se trouvent piégés dans ces systèmes. La révolution qui vient est celle de l’agroécologie, utilisant la diversité du vivant pour produire de façon plus variée et plus résiliente.
Sur le plan économique, l’agroécologie requiert plus de travail mais moins de capital et d’intrants matériels que l’agriculture conventionnelle. Cela est un obstacle au Nord, mais facilite sa diffusion dans les pays du Sud où la main d’œuvre est abondante. Autre atout, les méthodes agroécologiques sont nettement plus efficaces face aux impacts du changement climatique. C’est par le volet de l’adaptation au changement climatique que l’agroécologie se diffuse le plus aisément au sein du monde agricole qui subit de façon croissante ses impacts. Enfin, en accordant toute son importance à la vie microbienne des sols, l’agroécologie transforme les systèmes agricoles en autant de puits de carbone.
Vous soulignez le rôle important des puits de carbone. N’est-ce pas un rêve alors que l’on observe que les forêts absorbent de moins en moins de carbone ?
Le rêve serait de croire que les puits de carbone sont une solution de rechange permettant d’absorber tout le CO2 que la transition énergétique ne parviendrait pas à éliminer. L’objet du chapitre VI, sur les puits de carbone, est tout autre. Il montre la nécessité d’investir dès aujourd’hui dans la protection des puits de carbone naturels pour stabiliser le thermomètre demain. La capacité de séquestration du CO2 est en effet affaiblie par des facteurs anthropiques et des rétroactions climatiques.
Sur les continents, les forêts ne constituent pas les seuls puits de carbone. La bifurcation agroécologique permet de séquestrer du CO2 dans les sols agricoles, en particulier dans les zones semi-arides qui en sont dépourvus. Au sud comme au nord du Sahara, c’est par la transformation des systèmes agricoles et pastoraux qu’on pourra inverser l’avancée du désert tout en stockant du carbone dans les sols. Combien ? Très peu à l’hectare. Mais il y a énormément d’hectares !
La principale atteinte anthropique au puits de carbone continental est la déforestation. Contrairement à une opinion courante, les rejets de CO2 provoqués par la déforestation ont nettement reculé durant les deux dernières décennies en Amazonie brésilienne et sur l’arc forestier Asie-Pacifique (mais pas dans le Bassin du Congo). Ces progrès sont contrecarrés par les rétroactions climatiques qui affectent les massifs existants. Quand la croissance des arbres est freinée, voire interrompue, par le changement climatique, des massifs entiers se transforment en sources d’émission de carbone, comme la forêt vosgienne ces dernières années ou une partie du massif amazonien à la suite de la sécheresse de 2024.
Dans le cas de forêts tempérées, c’est par un changement des pratiques sylvicoles, avec le recours à des plantations d’essences plus diversifiées et plus résilientes, qu’on pourra contrecarrer le déclin du puits de carbone forestier. C’est plus complexe pour les forêts tropicales et boréales où les communautés humaines sont dispersées et souvent marginalisées, mais sans lesquelles il est impossible de conduire des stratégies d’adaptation pertinentes.
Sous les tropiques, le réchauffement planétaire amplifie enfin les relâchés de méthane. Il peut aussi provoquer des rejets de CO2, comme en 2024 au Pantanal, la plus grande zone humide du monde, dévastée par des feux incontrôlables consécutifs à la sécheresse. La protection de ces zones humides est un levier sous-estimé de défense des puits de carbone sur les continents.
Pourquoi qualifiez-vous l’océan « d’angle mort » de l’action climatique
Dans les COP climat, lorsque les pays rendent compte de leur contribution à l’accord de Paris, ils comptabilisent les émissions ou absorptions de carbone résultant des modes d’utilisation des terres. Aucun n’est redevable de ses impacts sur l’océan qui est, de loin, le premier réservoir de carbone de la planète. Ce trou dans la raquette constitue un angle mort redoutable, tant les scénarios climatiques de long terme dépendent de l’évolution du puits de carbone océanique
Comme les écosystèmes terrestres, le puits océanique est affaibli par des impacts anthropiques – principalement la surpêche et l’accumulation de résidus ou de déchets comme les plastiques – auxquels s’ajoutent des rétroactions climatiques : la capacité d’absorption du CO2 par les eaux de surface est altérée par l’augmentation de leur température ; la biodiversité marine en pâtit également, comme en témoigne le blanchiment des récifs coraliens. Cette biodiversité joue un rôle majeur dans le transfert du carbone vers les fonds marins où il se transforme en sédiments.
Dans certains cas, impacts anthropiques et climatiques peuvent s’additionner. Le krill de l’Antarctique, l’espèce pélagique la plus abondante de la planète, est ainsi doublement menacé par la surpêche industrielle et le réchauffement des eaux océaniques nuisible à sa reproduction. Or, les krills séquestrent chaque année autant de carbone sous forme de sédiments au fond de l’océan que la totalité du carbone absorbé par les herbiers marins, les marais salés et les mangroves (dit« carbone bleu »).
D’après l’IPBES, la surpêche est la première cause de dégradation de la biodiversité marine. Les techniques utilisées aggravent souvent cet impact. Le chalutage des fonds marins rejette chaque année plus de 1 Gt de CO2 dans l’atmosphère. Le raclage du sous-sol libère une partie du carbone qui était séquestré au fond de l’eau. Sous l’angle du cycle du carbone, la disparition d’une forêt d’algues sous-marines est l’équivalent de la déforestation sur terre et le chalutage des fonds, celui d’un labour profond. L’empreinte climat de la déforestation et des labours est répertoriée dans les inventaires de gaz à effet de serre. Pour sortir de l’angle mort, il faut y intégrer les méfaits des activités humaines altérant la capacité de séquestration de CO2 par l’océan et les bénéfices apportés par toutes la actions de protection des aires marines qui au-contraire l’accroissent.
Dernier épisode de l’ITW : jeudi prochain !
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