Feuille de route climatique : l’électrification ne peut pas tout !

Tribune parue dans le Nouvel Obs, le 13 avril 2026

Dans sa présentation, le 10 avril dernier, des mesures en faveur de l’électrification des usages – principalement le leasing social pour les wattures et la substitution des pompes à chaleurs aux chaudières à gaz – le Premier ministre s’est appuyé sur les arguments de souveraineté et de pouvoir d’achat. Actualité oblige.

Il a écarté les voies d’un soutien indifférencié aux consommateurs qui avaient conduit, après le déclenchement de la guerre en Ukraine, à un coûteux gonflement des subventions à l’énergie fossile. Un bon point.

Il a également insisté sur les choix des « anciens » en faveur du nucléaire qu’il faudrait désormais impérativement redéployer, en conférent par là même aux énergies renouvelables un simple rôle de complément. Inquiétant.

Pas un mot, en revanche, sur le climat et les objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre. Entre la publication récente par ses propres services du projet de feuille de route climatique – la Stratégie Nationale Bas Carbone, SNBC-3 pour les initiés – et celle du baromètre du CITEPA portant sur les émissions de 2025, Sébastien Lecornu disposait pourtant d’un fond documentaire de premier ordre. Mobilisons le pour combler ce regrettable oubli.

Les retards en ligne de la SNBC

Comme le rappelle avec insistance le texte de la SBNC, l’objectif est de ramener les émissions de gaz à effet de serre à 279 millions de tonne (Mt) d’équivalent CO2 en 2030. Cet objectif a été réévalué par rapport à celui de la SNBC-2 pour respecter l’engagement européen qui vise désormais une baisse de 55 % des émissions entre 1990 et 2030, contre 40% antérieurement.

Cette décision remonte à un conseil des chefs d’état européens tenu en 2020. Pourquoi avoir autant tardé à la traduire dans notre feuille de route nationale ? Cela contraint à changer de trajectoire dans un délai très serré. La tendance de baisse observée depuis 2005 conduirait à des émissions de 335 Mt en 2030, soit 56 Mt en trop. Pour atteindre le nouvel objectif, il faudra passer d’une tendance de -2% l’an à -5% par an entre 2025 et 2030. L’électrification des usages permettra-t-elle un tel saut ?

Le levier de l’électrification jouera principalement dans trois secteurs – le transport, l’usage des bâtiments et l’industrie – qui ont totalisé les deux tiers des émissions nationales en 2025.

Electrification et autres changements d’usage de l’énergie

Les émissions du transport (hors transports internationaux)  constituent le gros morceau. Grâce aux gains d’efficacité et à l’amorce de changements de comportement dans la mobilité urbaine, elles suivent une baisse tendancielle de l’ordre 1,5% par an. Pour atteindre la cible 2030 fixée par la SNBC-3, il faudrait passer à pratiquement – 6 % par an d’ici 2030. En dehors de l’année 2020, affectée par les confinements imposés par le COVID, jamais une telle réduction n’a pu être atteinte.

Les mesures annoncées par Sébastien Lecornu, dont seules celles concernant les ménages modestes sont connues, vont probablement accélérer la vente des wattures d’ici 2030. La majorité du parc utilisé sera cependant encore thermique en 2030. L’électrification du parc de véhicules utilitaires, à peine amorcée, sera encore plus lente. Sans actions drastiques concernant la sobriété des usages et le développement des mobilités partagées, les soutiens à l’électrification ne permettront pas d’atteindre les cibles visées.

Constat identique pour l’usage des bâtiments. Après deux années très décevantes en raison des déboires à répétition en matière d’incitations à la rénovation thermique (voir le feuilleton de « MaPrimeRénov »), il faudrait désormais passer à un rythme de baisse des émissions de près de 8% l’an pour atteindre la cible fixée par la SNBC-3. Même s’il est possible de diffuser plus rapidement des pompes à chaleur que de rénover le parc du bâti, on ne peut pas compter sur ce seul instrument. Pour atteindre la cible, il faudra également économiser massivement l’énergie utilisée dans nos logements et tous les bâtiments tertiaires.

Et l’industrie ? Elle fait encore massivement appel à l’énergie fossile pour produire la chaleur dont elle a besoin. Pour cette raison, la baisse de 3,5% des émissions industrielles en 2025, la plus forte de tous les secteurs de l’économie, n’est pas une bonne nouvelle. Comme l’indique le baromètre du CITEPA, elle ne fait que refléter la baisse d’activité des industries les plus émettrices (métaux et matériaux de construction).

Axée sur les mesures touchant directement les Français, l’intervention du Premier ministre n’a guère précisé les voies, encore moins les moyens, permettant d’accélérer l’électrification de notre industrie. Elle est pourtant cruciale et exige la mobilisation d’investissements coûteux que les industriels hésitent à engager en dépit de nouveaux guichets de financement ouverts par l’Union européenne. L’électrification de nos process de production est pourtant l’un des leviers majeurs sur lequel doit reposer le regain de compétitivité de notre industrie et, à terme, notre souveraineté économique.

Les « oublis » de Sébastien Lecornu qui a pourtant servi à l’écologie durant sa longue carrière ministérielle ne sont pas innocents. Ils marquent un recul de nos dirigeants qui semblent avoir déjà renoncé à respecter la feuille de route climatique dont ils viennent tout juste de dévoiler le contenu aux citoyens.

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Complément : Où en est l’électrification dans le monde ?

La part de l’électricité dans le mix énergétique dépend de deux facteurs :

  • La part de l’électron dans la demande finale de l’énergie ;
  • la part de l’électricité qui n’est pas produite à partir d’énergie fossile.

Cette part tend s’accroître avec le temps, mais à des rythmes bien différents suivant les pays. C’est en Chine, où l’électron apporte désormais près du quart de l’énergie que le mouvement est le plus rapide. A l’opposée, cette part stagne en Russie.

L’Union européenne se situe en 2024 dans une position intermédiaire entre la Chine et les Etats-Unis qui restent plus dépendants de l’énergie fossile. Mais les écarts sont importants entre es pays ord comme la Suède ou la Norvège où l’électron fournit déjà la moitié de l’énergie utilisée et la Pologne ou l’Italie où cette proportion est inférieur à 20%. Avec 33 % de son énergie apportée par l’électricité, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne grâce à la p de.

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  • Lire la tribune dans le Nouvel Obs : ICI
  • Consulter le discours de Sébastien Lecornu : ICI
  • Dossier de présentation de la SNBC-3 : ICI
  • Dernier Baromètre du CITEPA : ICI
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