La guerre au Proche-Orient alimente le backlash climatique

Tribune parue le 4 avril 2026

Pour beaucoup, un baril de Brent au-delà de 100 dollars et des cours du gaz naturel au plus haut à Rotterdam sont une pilule amère pour l’économie, mais une bonne affaire pour le climat. L’envolée des prix du pétrole et du gaz ne joue-t-elle pas comme une taxe carbone qui renchérit les énergies fossiles ?

Regain de la demande de charbon

Le raccourci, en plus d’être trompeur, est dangereux : la guerre au Moyen-Orient pourrait au contraire alimenter le backlash des politiques climatiques et retarder la transition énergétique. Pétrole et gaz ne franchissent plus le détroit d’Ormuz. Pour autant, aucune cargaison de charbon n’y est, ni ne sera bloquée. Le conflit risque ainsi de relancer le charbon pour les usages où il peut se substituer au gaz ou au pétrole.

C’est déjà le cas pour la production d’électricité. Durant les premières semaines du conflit, le prix du charbon a augmenté de moitié. En cause ? La poussée de la demande des compagnies électriques asiatiques et européennes, qui substituent le minerai au gaz devenu trop onéreux pour générer l’électricité. Une mauvaise nouvelle pour le climat puisque, pour la même énergie produite, il émet deux fois plus de CO2.

En Europe, le système des quotas de CO2 devrait amortir le retour en force du charbon. Il l’avait fait en 2022. Quelques mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le prix du quota avait atteint son plus haut historique, pénalisant fortement le charbon. On n’en prend pas le chemin cette fois-ci. Le prix du quota est en recul depuis le démarrage des opérations militaires en Iran.

Le conflit affaiblit en effet le portage politique du marché du carbone. Pour amortir la hausse des prix de l’énergie, l’Allemagne et la France réclament des « flexibilités », autrement dit un artifice pour faire baisser le prix du quota. Quant à l’Italie, elle a rejoint la Pologne pour demander la suspension pure et simple du marché. Or stimuler l’usage des trois énergies fossiles au détriment de la bataille contre le changement climatique serait la pire des méthodes pour faire face au renchérissement du pétrole et du gaz.

Un nouveau cycle d’investissement pétro-gazier

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a déjà amorcé un cycle d’investissement dans le gaz naturel liquéfié. Le conflit iranien risque de l’amplifier et de l’élargir à l’ensemble des hydrocarbures. La fermeture du détroit d’Ormuz a eu des effets quasi instantanés sur les cours pétro-gaziers. La prolongation du conflit, avec sa cohorte de destructions d’infrastructures économiques, accroît la probabilité d’une hausse pérenne des prix du pétrole et du gaz, ce qui incite à la relance des investissements.

Le récent « deal » de TotalEnergies avec l’Amérique trumpienne – récupérer les dollars destinés à l’éolien pour les mettre dans le gaz – en donne une image caricaturale. A quelques mois des élections de mi-mandat, le renchérissement des carburants est une épine dans le pied pour Donald Trump. Mais la hausse des cours du pétrole et du gaz est un puissant levier pour amplifier les investissements dans l’énergie fossile dans un pays désormais exportateur net de charbon, de gaz et de pétrole.

La Russie, l’autre exportateur des trois énergies fossiles, peut également se frotter les mains. La demande de ses clients asiatiques devient de plus en plus pressante et les Etats-Unis ont commencé à assouplir leurs sanctions. Faut-il y voir les prémisses de la réintégration de la Russie dans la scène énergétique mondiale ? Nous n’en sommes pas encore là, même si un tel scénario ne peut désormais plus être écarté.

Tous les pays exportateurs nets d’hydrocarbures ne sont pas dirigés par des dirigeants climatosceptiques. Cela ne les prémunit pas contre l’accélération de leurs investissements en réponse à la hausse des prix. Elle est perceptible un peu partout et n’épargne pas des pays comme le Canada et la Norvège, où les ambitions climatiques se fissurent face à la rentabilité des projets pétrogaziers élargissant les capacités d’exportation.

Demain : émissions supplémentaires ou actifs échoués ?

S’ils trouvent des débouchés, ces investissements dans le pétrole et le gaz alourdiront la facture climatique de demain. Dans le cas inverse, ils accroîtront le stock d’actifs échoués. Les variables clés aiguillant vers l’un ou l’autre des scénarios sont entre les mains des importateurs.

En Asie, le choc des prix a été amorti par la double stratégie de bascule vers les énergies de flux – solaire et éolien, à titre principal – et d’électrification des usages. Il ne fait guère de doute que le conflit iranien va accélérer cette double dynamique impulsée par la Chine, qui se diffuse désormais dans nombre d’économies asiatiques.

Les signaux sont plus contrastés en Europe, où les vents du backlash climatique soufflent fort de l’Atlantique et, désormais, de l’Oural. Les reculs sur les objectifs d’électrification de l’automobile ou sur le système des quotas de CO2 en sont deux illustrations récentes. S’il se laisse contaminer, le Vieux Continent va renoncer à ses ambitions climatiques. Dans le même temps, il reculera sur le front de la réindustrialisation, qui passe par l’accélération des investissements dans la transition bas carbone.

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