
16 avril, c’est maintenant dans 10 jours. A l’occasion de la sortie de « Carbone fossile, carbone vivant », nous poursuivons la publication de l’interview de Hugues de Jouvenel parue dans le dernier numéro de la revue « Futuribles ». Cette deuxième partie de l’interview est centrée sur le carbone vivant.
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La montée du backlash climatique aux Etats-Unis et en Europe remet-elle en cause les scénarios globaux de sortie du carbone fossile et donc de stabilisation de la température mondiale d’ici la fin du siècle ?
Le chapitre IV invite le lecteur à effectuer un tour du monde des transitions énergétiques. Pour les Etats-Unis, j’utilise le terme de « tête à queue » pour caractériser la situation. Sur le plan interne, l’Amérique trumpienne conduit une stratégie guidée par le rétroviseur, avec la promesse de retrouver un paradis énergétique reposant sur une abondance d’énergie fossile livrée à bas coût à la population. C’est évidemment une chimère au nom de laquelle sont démantelés les dispositifs de soutien aux énergies renouvelables et à l’électrification des usages. Cela va retarder la transition vers les énergies de flux (solaire et éolien à tire principal) qui est le moteur de la transition. Mais la durée du mandat n’est que de 4 ans. Que se passera-t-il après ? Au plan externe, la stratégie trumpienne est hyper-agressive, comme l’ont montré le torpillage de l’accord de décarbonation de l’Organisation maritime mondiale ou la politique de la chaise vide dans toutes les organisations multilatérales s’occupant de climat ou de biodiversité. Ce tête-à-queue américain va-t-il faire dérayer les scénarios globaux de sortie des énergies fossiles ? En 2025, les Etats-Unis ont été à l’origine de 13 % des émissions mondiales de carbone fossile.
Face aux vents du backlash climatique qui soufflent fort depuis l’Atlantique, l’Europe semble déstabilisée. Elle est revenue en arrière sur certains objectifs comme la fin des ventes de véhicules thermiques en 2035 ou en matière agricole. Une partie de la classe politique et certains gouvernements ne résistent pas aux vents du backlash et prônent un ralentissement de la transition, voire son arrêt pur et simple. A la COP de Belém, fin 2025, l’Union européenne n’a pas su occuper le vide laissé par le retrait américain. Cette paralysie du vieux continent est particulièrement inquiétante pour la suite. Sous prétexte de lutter contre l’inflation des normes environnementales, une entreprise de détricotage du Green Deal européen anime une partie de la classe politique, avec le soutien de lobbies industriels et agricoles.
Dans le reste du monde, ce n’est pas le backlash, mais l’accélération de la transition énergétique qui prévaut. La COP de Belém l’a parfaitement illustré : en matière de climat, ce ne sont plus les vieux pays industrialisés qui mènent la danse, mais les pays émergents. Outre son poids démographique, Le Sud global est désormais à l’origine des trois-quarts des émissions de carbone fossile. C’est de lui que va dépendre la trajectoire de décrue des émissions mondiales.
La Chine est devenue l’acteur pivot. Elle est en train de franchir son pic d’émission à 8 T de CO2 par habitant, quand les Etats-Unis ont franchi le leur à 21 T et l’Europe à 11 T. La question clef est désormais celle du rythme de la décrue après le pic. Devenue le fournisseur dominant des biens d’équipement de la transition énergétique, la Chine a contré la fermeture du marché américain en redirigeant massivement ses ventes vers le Sud global ce qui accélère l’investissement dans le bas carbone. L’agressivité de la politique trumpiste a même réussi à la rapprocher de l’Inde. L’accélération de la transition bas carbone est particulièrement forte en Asie. En 2025, l’Inde a stabilisé les émissions du secteur électrique, grâce à la montée en régime du solaire. Elle pourrait atteindre son pic d’émission aux alentours de 3 à 4 T de CO2 par habitant. La même année, on a vendu, en proportion, plus de véhicules électriques au Viêt-Nam ou en Thaïlande que dans l’Union européenne et le Pakistan s’est couvert de panneaux photovoltaïques.
Dans son tour du monde de la transition énergétique, le livre met enfin le focus sur deux groupes de pays : le G18, regroupant les grands producteurs et exportateurs d’énergie fossile, où la transition est particulièrement coûteuse à court terme ; et les pays moins avancés où la chute du coût des énergies renouvelables porte la promesse d’une accélération de l’économie en sautant la case fossile.
Pensez-vous que l’Europe puisse à la fois renforcer sa puissance, son autonomie, et accomplir sa transition bas carbone ? Sa situation n’est pas comparable à celle de la Chine ou des Etats-Unis.
L’Europe échappe effectivement à la malédiction de la rente fossile qui affecte les Etats Unis et le G18. L’Amérique trumpienne est en train de rejoindre le G18 qui s’active dans toutes les enceintes multilatérales pour bloquer ou retarder la sortie des énergies fossiles. L’Union européenne doit consacrer chaque année plusieurs centaines de milliards d’euros pour acheter à l’extérieur cette énergie dont elle a encore besoin. Eliminer ces milliards est un objectif majeur de souveraineté économique qu’ambitionne la transition bas carbone.
Mais n’est-ce pas quitter une dépendance pour une autre, en mettant son destin dans les mains de la Chine pour les biens d’équipement de la transition bas carbone ? D’une part, cette dépendance n’est pas tout à fait comparable : quand un cargo de modules photovoltaïques débarque sa marchandise dans un port européen, il importe de quoi produire autant d’énergie qu’avec cinquante méthaniers transportant du gaz naturel ou cent cargos déchargeant du charbon. Mais surtout, la transition bas-carbone implique d’investir plus, ce qui va renforcer l’assise économique du Vieux continent. L’économie bas-carbone est en effet nettement plus capitalistique que celle des énergies fossiles. Dans de nombreux cas, des co-entreprises avec des acteurs chinois permettraient de gagner du temps.
On pourrait donc inverser votre question : l’Europe a-t-elle la moindre chance de reconquérir sa souveraineté économique en mettent le frein sur la transition bas-carbone ? La réponde est non : c’est en accélérant qu’elle y parviendra !
Vous présentez le nucléaire comme une « énergie d’appoint » alors que l’AIE désormais mise sur un « renouveau du nucléaire ».
Il y a bien « renouveau », mais après trois décennies de déclin. Dans les scénarios les plus favorables de l’AIE, le nucléaire rejoint en 2050 la position qu’il occupait à la fin des années 1990 dans le mixe énergétique mondial. Ce qui est crucial pour sortir de la dépendance au carbone fossile c’est de basculer depuis les énergies de stock (fossiles, mais aussi biomasse) vers les énergies captant les flux naturels (solaires et éoliens à titre principal). Prenez le cas de la Chine, le seul pays au monde à avoir fortement élargi ses capacités de production nucléaire au cours des dernières décennies. L’électron n’a fourni guère plus de 4% de l’électricité du pays en 2025. Cela reste un appoint. Le socle de la transition énergétique est la montée en charge des renouvelables.
Le déploiement du nucléaire se heurte à trois obstacles majeurs : Il est de plus en plus coûteux relativement aux renouvelables dont le coût continue de chuter et la rentabilité de s’améliorer ; il est bien plus long à déployer ; il pose des problèmes de sécurité avec la dangerosité des combustibles et d’une partie des déchets, sans oublier les risques liés à l’exploitation des centrales. Les petits réacteurs modulaires seront-ils susceptibles de changer la donne ? Ils n’ont pour l’instant apporté aucune preuve de leur capacité à faire baisser les coûts, ce qui serait étonnant pour une industrie dont la compétitivité est censée reposer sur les économies d’échelle.
Poser le nucléaire en alternative aux renouvelables me semble être une profonde erreur de diagnostic, y-compris en France où son poids dans le mixe électrique va être amené à décliner.
<A suivre…>
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