Rapport du GIEC : (2) le CO2 et les autres

Après l’article les futurs possibles voici ma deuxième réaction à la sortie du rapport du GIEC. Les émissions de CO2 sont la cause principale du réchauffement global. Pour bien cerner leurs impacts climatiques, il convient d’analyser leurs interactions avec les autres rejets humains dans l’atmosphère. Le rapport du WG1 (« Working group 1 ») du GIEC apporte une information précieuse en la matière. Les décideurs sauront-ils l’utiliser ?

Des rejets qui réchauffent et d’autres qui refroidissent la planète

Comme l’a rappelé le précédent article, le réchauffement global depuis l’ère préindustrielle est estimé à 1,1°C par le WG1. Si on cumule la contribution de l’ensemble des gaz à effet de serre présents dans l’atmosphère (en bleu sur le graphique du dessus), on trouve pourtant un réchauffement de 1,5°C. Le GIEC aurait-il fait une erreur de calcul ?

Si c’était le cas, cela se saurait. Les rapports d’évaluation sont scrutés à la loupe par des observateurs pas toujours bien intentionnés. La réalité est que d’autres rejets humains dans l’atmosphère ont contribué à refroidir le climat de 0,4°C. En retranchant ces 0,4 de la contribution de 1,5°C des gaz à effet de serre, on retrouve bien un réchauffement de 1,1°C.

Notre graphique introductif permet de repérer les principales substances dont les rejets dans l’atmosphère affectent le système climatique :

  • Parmi les gaz à effet de serre : le CO2 a contribué à un peu plus de la moitié du réchauffement (53%) et le méthane à son tiers (34%). Le protoxyde d’azote et les gaz fluorés ont ensemble compté pour 13% ;
  • Les composants organiques volatiles (COV) et le CO sont des substances toxiques, mais ne sont pas à effet de serre. En plus de leurs effets délétères, ils contribuent à fabriquer de l’ozone qui, lui, est à effet de serre et réchauffe la planète. Ils sont des « précurseurs » de gaz à effet de serre. Leur élimination est souhaitable tant pour réduire les pollutions locales que pour lutter contre le changement climatique ;
  • Les NOx et les aérosols principalement rejetés lors de la combustion d’énergie sont également nocifs. Ils exercent par contre un effet de refroidissement sur la planète. Les NOx détruisent du méthane. Les aérosols qui sont des particules solides freinent le rayonnement solaire (à l’exception notable des suies ou « black carbone »). Leur élimination, souhaitable sous l’angle sanitaire, pose la question du lien entre l’action climatique et la lutte contre les pollutions locales.
Lutte contre les pollutions locales et action climatique

Dans la majorité de cas, les polluants locaux sont rejetés en même temps que le CO2 lors de la combustion d’énergie fossile. Par exemple une centrale électrique à charbon ou un moteur diesel rejettent du CO2, mais aussi du SO2 (principale source d’aérosols), des NOx et d’autres microparticules qui sont des polluants locaux.

Contrairement au CO2, ces polluants ne séjournent que quelques jours dans l’atmosphère. Agir sur les émissions de CO2 en réduisant la combustion d’énergie fossile apporte dès lors un co-bénéfice environnemental immédiat via leur élimination. On est dans une logique gagnant-gagnant. Simplement, le gain futur sur le réchauffement est affaibli par le moindre refroidissement lorsqu’il s’agit de NOx, de SO2 ou d’autres aérosols (à l’exception du « black carbon ») qui refroidissent la planète.

Les décideurs politiques cherchent les résultats immédiats (et visibles). C’est pourquoi de nombreuses régulations ont été introduites pour réduire les polluants locaux associés à l’usage des énergies fossiles. Dans ces cas, on lutte bien contre les pollutions locales, mais on contribue à réchauffer la planète par moindre effet de refroidissement des aérosols ou des NOx. Si on continue sur cette voie, notamment en Asie où est désormais concentrée la grande majorité des rejets d’aérosols, ou pour la navigation maritime, on risque d’accélérer le réchauffement en réduisant les effets de refroidissement des aérosols et des NOx sans réduire le CO2.

Un effet de refroidissement global un peu supérieur à 0,5 °C

Le cas de la biomasse est particulier. Sa combustion rejette du CO2 biogénique qui a été préalablement stocké dans la plante. Elle est considérée comme neutre si on renouvelle le stock. La substitution d’une énergie fossile par de la biomasse est donc bénéfique pour le climat. Mais la combustion de la biomasse génère des substances nocives. Dans le monde, elle est la première source de décès par la pollution de l’air du fait de son usage dans les systèmes de cuisson dans les pays moins avancés. Si on remplace ces systèmes traditionnels par du butane ou du gaz naturel (voie généralement privilégiée) on réduit les dégâts de la pollution locale mais on contribue au réchauffement global.

Pour s’inscrire dans les trajectoires bas carbone décrites dans les scénarios du GIEC, il convient d’assurer une bonne convergence entre action climatique et lutte contre les pollutions locales. Une autre condition est d’agir vite sur les émissions de méthane.

La réduction des rejets de méthane : un enjeu crucial

Le méthane stocké dans l’atmosphère à la suite des rejets humains exerce un effet de réchauffement un peu supérieur à 0,5°C. Cela équivaut à deux-tiers de l’impact du stock de CO2, ou encore à l’effet de refroidissement de l’ensemble des aérosols. Cela est du à l’augmentation de sa concentration par rapport à l’ère préindustrielle qui n’a rien à envier à celle du CO2.

Concentration dans l’atmosphères depuis 1750 : + 47% (CO2) ; + 156% (CH4)

Contrairement au CO2, le méthane rejeté par les activités humaines ne séjourne pas très longtemps dans l’atmosphère : 12 ans en moyenne. Un coup de frein à ses émissions aurait donc un impact rapide sur le stock et pourrait contrebalancer l’effet de réchauffement associé à l’élimination des aérosols. C’est pourquoi la baisse rapide des émissions de méthane est une condition incontournable de réalisation des scénarios bas carbone décrits par le WG1.

L’action sur les autres gaz à effet de serre compte également, mais dans des proportions moindres. Leurs contributions respectives au réchauffement ne sont que de l’ordre de 0,1°C.

  • Les rejets de gaz fluorés, principalement utilisés pour la climatisation, sont désormais entièrement encadrés par les règles du protocole de Montréal (1987). Ce protocole a déjà fait le travail pour éliminer les rejets des gaz CFC à pouvoir de réchauffement très élevé. Comme ces gaz restent environ 50 ans dans l’atmosphère, les résultats de cette action réussie ne vont pleinement apparaître que durant les prochaines décennies.
  • L’action sur les rejets humains de protoxyde d’azote ne produira pleinement ses effets sur le climat qu’avec des délais encore plus longs. Une fois rejeté dans l’atmosphère, ce gaz y séjourne un peu plus d’un siècle. Comme dans le cas du méthane, la principale source de rejet de protoxyde d’azote est l’agriculture.
Le CO2 et son absorption par les puits de carbone

Contrairement aux autres gaz à effet de serre, le CO2 n’a pas une durée de séjour moyenne fixe dans l’atmosphère. La quantité de CO2 qui quitte l’atmosphère est conditionnée par son absorption par les réservoirs naturels dénommés « puits ». Sur terre, le CO2 est piégé par les plantes via la photosynthèse. Sur mer, il se dissout en surface et se transforme chimiquement via les algues. Actuellement, l’action combinée du puits de carbone terrestre et des océans absorbe un peu plus de la moitié des rejets anthropiques de CO2 (31% pour les continents et 23% pour les océans), le reste s’accumulant dans l’atmosphère.

Le WG1 n’a pas détecté de variation claire de cette proportion durant les dernières décennies. Il alerte cependant sur la probable perte d’efficacité des puits de carbone durant les prochaines décennies à la suite du réchauffement. De ce fait, la proportion du CO2 absorbée par les puits naturels devrait fortement baisser dans les scénarios fortement émissifs (graphique).

Entre 70 % et 38 % du CO2 absorbé par les puit de carbone suivant les scénarios

Pour limiter la perte d’efficacité future des puits de carbone naturel, la voie la plus sûre est d’accélérer la réduction immédiate des rejets de gaz à effet de serre et de mieux protéger la nature.

Une voie complémentaire consiste à renforcer la capacité d’absorption naturelle de CO2 par des techniques consistant à éliminer directement le CO2 de l’atmosphère ou à accroître la capacité des plantes ou de l’océan à l’absorber. Le WG1 mentionne l’existence de ces techniques qui s’apparentent à la géo-ingénierie, sans se prononcer sur leur potentiel. Ce sera le rôle du WG3 sur l’atténuation du réchauffement d’étudier les conditions de leur déploiement.

Le rôle du WG1 n’est pas de se pencher sur les solutions à mettre en œuvre face au réchauffement, mais à mettre entre les mains des décideurs les bases scientifiques permettant de guider l’action. Sous cet angle, la prise en compte des multiples interactions entre le CO2, les autres gaz à effet de serre et les pollutions locales est un prérequis pour accélérer l’action face au réchauffement. Un autre apport précieux du WG1 est de faire le point sur les caractéristiques d’un système climatique bousculé par l’accumulation de nos rejets de gaz à effet de serre. Ce sera l’objet du prochain article : « Le climat dans tous ses états« .

Tous les chiffres utilisés dans cet article sont issus du rapport du WG1. Les originaux des graphiques 1 et 4 se trouvent dans le « Résumé pour décideurs » (P.8 et P.27), celui du graphique 2 dans le chapitre VI (P.142) et et celui du graphique 3 dans le « Résumé technique » (P.142).

Retrouver l’article précédent sur le 6° rapport du GIEC : « Les futurs possibles »

2 commentaires sur « Rapport du GIEC : (2) le CO2 et les autres »

  1. Merci de cet éclairage subtil sur les interactions entre combustion de CO2 et production de polluants « refroidissants » comme les NOx et les aérosols : réduire l’usage du fioul dans les gensets et le transports maritimes n’aurait donc pas un effet climatique aussi bénéfique qu’attendu…? Les moyens de limiter efficacement le réchauffement climatique sont décidément ténus et nous avons tous, politiques, décideurs et citoyens, besoin de mieux comprendre les voies et moyens à privilégier. Hâte de lire les travaux du WG3 sur le sujet.

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