Un contre choc énergétique pour affaiblir le poumon économique de la Russie

Tribune parue dans Le Monde, le 10/03/2022

La question des sanctions économiques est au menu des chefs d’Etat réunis à Versailles. Dans cette tribune publiée par Le Monde, j’explique pourquoi une action concertée de grande ampleur sur la demande d’énergie de la part de l’ensemble des pays développées permettrait d’affaiblir les recettes d’exportation du gaz et du pétrole russe. Un contre-choc énergétique contre le poumon économique du pays.

En décidant d’arrêter tout achat de pétrole et de gaz russe, le président américain Jo Biden est monté d’un cran en matière de sanctions économiques contre la Russie après l’isolement de sa Banque centrale et les restrictions d’accès de plusieurs de ses banques commerciales au réseau Swift. Véritable poumon économique du pays, les hydrocarbures fournissent 45 % des recettes du budget fédéral et environ les deux tiers des devises du pays.

Mais les Etats-Unis n’achètent que 7 % du pétrole russe, et pas de gaz. L’impact sera marginal tant que les autres sources d’approvisionnement de la Russie en devises ne seront pas coupées. Les Européens doivent-ils prendre le relais ? C’est le dossier épineux sur la table des chefs d’Etat réunis aujourd’hui et demain à Versailles.

L’Europe achète pratiquement les trois quarts du gaz et près de la moitié du pétrole (sous forme brute et en produits raffinés) exportés par la Russie. Un embargo immédiat sur tous ces produits prendrait une tout autre dimension. Permettrait-il pour autant de toucher le poumon économique et financier du pays ?

Stocks anormalement bas

Dans le cadre du fonctionnement actuel des marchés, un embargo européen ne peut pas fonctionner s’il n’est pas coordonné avec d’autres mesures draconiennes permettant de réduire la demande d’énergie. Pire, il se retournerait probablement contre ses promoteurs : l’Europe subirait une hausse massive de ses coûts d’approvisionnement énergétiques, avec des ruptures probables sur les flux physiques de gaz. La Russie de son côté pourrait compenser la coupure de ses livraisons vers l’Europe par une meilleure valorisation des ses livraisons vers l’Asie.

Le cas du gaz a fait l’objet d’analyses convergentes du centre d’analyse européen Bruegel et de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). L’Union européenne dépend à hauteur de 40 % de la Russie pour son approvisionnement. A court terme, il est impossible d’y trouver des substituts en raison des contraintes sur les infrastructures physiques, notamment sur le transport.

L’Europe dispose certes de stocks. Mais ceux-ci sont déjà anormalement bas car la Russie a freiné de façon préventive ses exportations de gaz fin 2021. Restent les mesures d’économie de la demande qui, pour le gaz, portent principalement sur la fabrication de l’électricité, le chauffage et les utilisations industrielles.

Dans son plan en 10 points, l’AIE liste les actions sur l’offre et la demande qui permettraient d’amoindrir la dépendance européenne. A court terme, les actions les plus impactantes concernent la demande, mais elles ne suffisent pas si elles se limitent à l’Europe. Mais pourquoi se cantonner à ce périmètre géographique ?

S’accorder sur des objectifs à court terme

Compte tenu des multiples interconnexions entre les marchés énergétiques, un embargo européen serait plus facile à mettre en œuvre dans le cadre d’une action sur la demande conduite par l’ensemble des pays développés. Les gros importateurs (Europe, Japon, Corée du Sud) pourraient sans délais modérer leurs achats par un effort d’économie d’énergie. Les exportateurs (Etats-Unis, Canada, Australie) pourraient libérer des capacités d’exportation en réduisant leur consommation domestique.

Une telle action pourrait être organisée sous l’égide de l’AIE, qui centralise les informations sur les flux énergétiques et préconise par ailleurs de telles actions dans tous ses scénarios de décarbonation au nom de l’action climatique. Il ne s’agirait pas de distribuer des cartes de rationnement à l’ensemble des consommateurs, mais de s’accorder sur des objectifs à court terme de réduction de la demande finale au sein des grands pays et de mettre en place un dispositif de suivi. Chaque pays resterait ensuite libre de la façon dont il mobiliserait ou contraindrait ses citoyens et ses entreprises pour réduire au moindre coût sa demande énergétique.

Proposer un tel contre-choc énergétique organisé du côté de la demande est-il irréaliste ? Si on veut affaiblir la capacité économique de la Russie, c’est pourtant l’arme qu’il nous faut mettre en place sans délai avant qu’elle ne se retourne contre nous.

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