« Carbone fossile, carbone vivant » en librairie

C’est aujourd’hui que sort en librairie la nouvelle version de Carbone fossile, carbone vivant. Un grand merci à toute l’équipe de Gallimard qui m’a si bien accompagné dans cette réécriture du livre. Merci également à Hugues de Jouvenel dont je reproduits ici la dernière partie de l’interview de lancement qu’il a bien voulu m’accorder dans le dernier numéro de la revue Futuribles International.

***************************************

On voie réapparaitre un discours techno-solutionniste, donc l’idée que le progrès technique résoudrait de lui-même les problèmes qu’il a soulevés ? Qu’en pensez-vous ?

Quand les promoteurs de la fusion nucléaire, de la viande cellulaire ou des avions à hydrogènes tiennent ce discours, ils sont dans leur rôle. Leurs innovations doivent bien sûr sauver le monde et pour cela ils ont besoin de capitaux. Inutile de s’y attarder.

Les bonnes questions portent sur les ruptures susceptibles d’accélérer la transition vers le zéro émission nette. Elles ne résultent pas toutes, tant s’en faut, du progrès technique. Au cours des trois dernières décennies, les projections ont constamment sous-estimé la vitesse de déploiement du photovoltaïque. Elles ne se sont pas trompées sur le rythme du progrès technique. Elles n’ont juste pas vu venir la formidable baisse de son coût résultant des économies d’échelle. Le potentiel techno-solutionniste est donc tributaire des contextes socioéconomiques. Sans en faire un bréviaire, il ne faut pas négliger le rôle des instruments économiques, ni celui des innovations sociales.

Dans la panoplie techno-solutionniste, on assiste à un regain d’intérêt pour la géoingénierie. Je me suis penché, dans l’ouvrage, sur les différents méthodes visant à renforcer la capture du CO2 atmosphérique : captage direct dans l’atmosphère, ensemencement ou alcalinisation de l’océan, utilisation des algues, biochar, altération renforcée des terres agricoles ou encore capture et stockage de CO2 rejeté par des installations énergétique fonctionnant à la biomasse. Ces techniques sont recensées dans le 6e rapport du GIEC. Certaines sont mobilisées dans les scénarios de l’AIE conduisant au zéro émission nette en 2050.

Si tout se passe bien, ces techniques pourront servir d’appoint. Les bénéfices climatiques qu’elles sont susceptibles d’apporter restent cependant sans commune mesure et beaucoup plus incertains que ceux qu’on peut obtenir grâce à une protection renforcée des puits de carbone naturels. Le risque de l’optimisme technologique est d’inciter à poursuivre les activités émettrices au nom d’une hypothétique solution demain. Voyez l’intelligence artificielle : certains nous prédisent que demain elle permettra d’accélérer l’action climatique. C’est une conjecture. La certitude est que son déploiement est aujourd’hui une source majeure d’accroissement de la consommation énergétique.

Nombreux sont les européens qui s’inquiètent de la multiplication des urgences et de la paralysie des dirigeants. Quelles seraient, à votre avis, les actions prioritaires à entreprendre en Europe pour les dix prochaines années ?

Je partage  cette inquiétude. La paralysie concerne le climat et bien d’autres sujets. Depuis l’arrivée de Donald Trump, l’Europe s’enferme dans une position défensive, subissant les coups les uns après l’autres. En poursuivant de la sorte, elle risque le déclassement. Le climat est l’un des leviers qu’elle doit actionner pour remonter la pente.

En premier lieu, il faut se débarrasser d’une idée absurde. L’Europe butterait sur le coût excessif des investissements à mobiliser pour la transition bas carbone. Une affirmation paradoxale quand on connaît le niveau de son taux d’épargne dont une partie non négligeable finance le déficit public américain. La transition bas carbone fournit au contraire l’opportunité de rehausser le taux d’investissement dont la faiblesse est à l’origine de nos contre-performances économiques. Comme le montre le chapitre III, le véritable coût de la transition n’est pas celui de l’investissement, mais celui du désinvestissement des activités à l’origine des émissions de carbone fossile.

Ici intervient la seconde action prioritaire : il faut anticiper et financer les reconversions économiques imposées par ce désinvestissement. C’est le volet politiquement délicat du passage de la logique de l’addition à celle de la soustraction. Il heurte de front de puissants intérêts coagulés dans la défense du monde d’hier. Il exige de transférer rapidement des actifs financiers, mais surtout matériels et humains, vers les secteurs non émetteurs de carbone fossile. Cela bute sur la rigidité de nos appareils productifs, moins flexibles qu’aux Etats-Unis ou chez nos concurrents asiatiques.

Dans le secteur agricole, la révolution de l’agroécologie est mal enclenchée car on a privilégié le volet atténuation de la politique climatique, en cherchant à réorienter le système agricole via un jeu complexe et relativement inopérant de normes, sans remettre à plat la politique agricole commune. Il faut procéder différemment. Proposer un nouveau pacte aux agriculteurs en renforçant massivement les moyens dédiés à leur résilience face au changement climatique. Un renforcement du volet adaptation au changement climatique qui, plus largement, est une condition de la transition juste pour l’ensemble de la société.

Il faut enfin avoir une gestion plus stratégique du système des quotas de CO2. L’Europe a choisi de tarifer le carbone pour renchérir le coût des énergies fossiles relativement à celui des énergies décarbonées. C’est une voie optimale, mais dont il faut gérer les implications car cela accroît le coût global de l’énergie. Sans une redistribution forfaitaire ciblée sur le bas de la pyramide des revenus, cela aggrave les inégalités par le bas. Tant qu’une tarification équivalente n’est pas pratiquée en dehors de l’Europe, cela affaiblit la compétitivité de certains secteurs industriels, d’où le projet de l’ajustement carbone aux frontières. Ces deux questions sont à l’agenda européen. A mes yeux, ce seront deux tests clef montrant si l’Europe accélère ou rétropédale en matière de transition bas carbone.

Le prélèvement carbone à la frontière renvoie au positionnement international de l’Europe. A-t-elle un rôle spécifique à jouer en matière climatique ?

Certainement pas celui de se présenter en leader en matière climatique, voire comme un modèle pour le reste du monde. Ce type de discours n’est jamais bien passé en dehors de nos frontières. Il est devenu totalement inaudible. C’est par sa capacité à agir, et non à discourir, que l’Europe peut reconquérir sa crédibilité. Je vois deux actions prioritaires à engager en la matière.

Dans les pays du Sud, le projet européen de prélèvement carbone à la frontière est vu comme une forme de protectionnisme déguisé, bloquant l’accès des pays moins avancés à son immense marché. L’argument porte d’autant plus que la totalité du produit de ce prélèvement alimentera le budget européen. Pour y répondre, je propose d’en redistribuer une partie, de façon forfaitaire, aux pays moins avancés et de simultanément engager une discussion avec la Chine et la Corée du Sud, deux pays ayant mise en place un système de quotas de CO2 comparable au nôtre, pour élargir la tarification carbone dans le monde dans le cadre d’une coalition à géométrie variable. Face à l’Amérique trumpienne, il faut bien sûr défendre nos intérêts industriels liés à la transition bas carbone et ne pas courber l’échine. Il y a un domaine où l’Europe devrait réagir avec vigueur : l’offensive  engagée par l’administration américaine contre les sciences du climat. Pour l’heure, les centres de recherche universitaire et les institutions indépendants comme le WRI ou le Berkeley Center ont les moyens de résister. C’est beaucoup moins le cas des administration fédérales comme la NOAA, les centres sur le climat dépendant de la NASA et l’agence fédérale américaine de l’environnement (EPA) qui fournissent nombre d’observations et de modélisations d’une grande utilité pour la communauté scientifique internationale. L’Europe dispose en la matière d’importantes ressources. C’est le moment de les mobiliser et de s’organiser en réseau avec les chercheurs américains pour contrer l’offensive trumpienne. Aux « faits alternatifs » que cherchent à imposer les réseaux sociaux, opposons avec détermination les faits scientifiques.

********************************************

  • Lire l’intégralité de l’interview sur le site de Futuribles International : ICI
  • Plus d’informations sur le livre sur le site de Gallimard : ICI
  • Retour à l’ACCUEIL

Laisser un commentaire