Avec Bruno David, fabuleuse plongée dans l’océan

En librairie depuis avril 2026

Le métier de naturaliste repose sur l’observation du vivant. Bruno David l’a exercé durant toute sa carrière, avant de présider le Muséum national d’Histoire naturelle. Animal terrien, comme vous et moi, il s’est consacré à la vie dans l’océan, « mouillé, assez froid, profond et sombre » (P.13). Un milieu immense, dont la plupart d’entre nous n’ont entrevu qu’une minuscule surface. C’est pourquoi je vous recommande cette formidable plongée à laquelle nous invite la lecture de Passion Océan.

De surprises en surprises

Un bijou étincelant parant une princesse orientale ? Une broche figurant dans le butin d’un casse de bijoux au Louvres ? L’imaginaire humain a toujours été créatif quand il s’agit des entrailles de l’océan. La couverture de l’ouvrage ne fait pas exception : elle figure un simple céphalopode, sorte de sèche nageant à proximité des côtes australiennes ! Première surprise. Beaucoup d’autres vous attendent au gré de votre lecture.

Des oursins (l’animal fétiche de l’auteur) s’emprisonnant dans les roches bretonnes ou s’étalant sur fonds sablonneux tels des « dollars des sables » (P.118) ; des étoiles de mer utilisant leur estomac comme filet pour capturer et ingurgiter leurs proies ; des poissons capables d’escalader des parois de plus de cent mètres… Ce monde marin nous semble tellement étrange.

L’auteur nous avait mis en garde dès les premières pages : « l’étrange n’est pas ce qui frétille dans l’eau salée. L’étrange, c’est vous qui tenez le livre en main » (P.14). Pendant la plus grande partie du temps géologique (environ 90%), nos ancêtres ont en effet vécu dans le monde sous-marin. Ils étaient au démarrage formés d’une cellule unique et ne supportaient pas l’oxygène qu’ils éliminaient par l’émission de bulles s’échappant vers l’atmosphère. Certains apprirent à utiliser l’oxygène pour leur croissance, ce qui permit ensuite aux premiers êtres vivants de migrer vers les continents.

  Mais le mouvement ne fut pas unidirectionnel. Les cétacés, regroupant aujourd’hui les plus grands animaux marins, sont issus d’animaux terrestre de la famille des ongulés qui, attirés par la chair des poissons, sont retournés dans le milieu aquatique. Dans le règne végétal, les fameux herbiers qui peuplent le fond de la Méditerranée ne sont pas constitués d’algues, mais de plantes terrestres, « cousines des herbes de nos prés et jardins » (P.114). Voyages à deux sens qui témoignent de la complémentarité entre vie marine et vie terrestre.

Des faits scientifiques contre-intuitifs

L’ouvrage ne se contente pas de décrire ces multiples êtres vivants échappant à notre regard. Plongeur chevronné, Bruno David est également un scientifique dont les enseignements vont parfois à contresens de nos intuitions.

Dès les premières pages, j’ai appris que l’océan était bosselé. Pas uniquement à cause des vagues, mais en raison de différences de niveaux pouvant atteindre jusqu’à 200 mètres ! En cause : des questions complexes de gravité et de nature du sous-sol océanique. Je  pensais également qu’aucun courant ne pouvait rivaliser avec la force de l’ Amazone à son embouchure. C’était oublier les courants océaniques : celui qui encercle l’Antarctique est 800 fois plus puissant que l’Amazone !

Et la biodiversité ?  L’océan a abrité le vivant bien plus longtemps que les continents. Il représente aujourd’hui 90 % du volume terrestre occupé par le vivant. On pourrait en déduire qu’il abrite une plus grande diversité biologique que les continents. Logique, mais inexact ! Les courants marins opèrent un brassage génétique permanent limitant la probabilité d’apparition de nouvelles espèces. Résultat : on compte environ six fois plus d’espèces vivantes sur terre que dans l’océan.

Question abondance, l’océan est cependant un réservoir extrêmement bien pourvu. N’essayons pas de dénombrer les virus : leur poids total est estimé à pas loin de 10 milliards de tonnes ! Ils y prospèrent grâce à la multitude de cellules hôtes peuplant l’océan, à commencer par les microalgues et les bactéries. Chacun connaît la position stratégique des phytoplanctons qui absorbent le carbone via la photosynthèse à l’amont des chaines alimentaires marines. N’oublions pas le rôle primordial des bactéries également présentes un peu partout. Certaines sont capables de se reproduire dans les abysses les plus hostiles, en se nourrissant d’éléments chimiques toxiques pour les autres êtres vivants. 

Dernier motif d’étonnement : la propagation des sons est 4,4 fois plus rapide dans l’eau qu’à l’air libre. J’en étais resté au cliché du Monde du silence, titre d’un fameux film des années cinquante. En réalité, l’océan est un monde polyphonique, où se mêlent de multiples sons qui se propagent dans les profondeurs. Parmi ceux-ci, le bruit des embarcations humaines, de plus en plus nombreuses et tractées par des moteurs de plus en plus puissants. Leurs ondes sonores perturbent la vie marine. Une forme de pollution à ne pas sous-estimer, mais loin d’être la seule.

L’homme et l’océan : cohabitation à risques mais à hauts potentiels

L’auteur ne sous-estime pas les risques que l’activité humaine fait porter à la vie océanique : méfaits des rejets de plastiques, des bruits générés par les bateaux, des produits chimiques se déversant dans l’océan. Il détaille l’impact délétère du réchauffement sur la vie des coraux, l’un des milieux marins les plus riches, et rappelle celui de la surpêche menaçant la survie de multiples espèces.

Pour autant, la lecture d’Océan Passion ne pousse  jamais à la résignation. L’immensité de l’océan, et son inertie, en font un milieu résilient. Les hommes peuvent également limiter leur pression. L’instauration de quotas de pêche a ainsi permis la reconstitution d’espèces menacées en Europe (mais pas des bancs de morues au large de Terre-Neuve !). Un résultat encourageant, mais restant local à l’échelle du globe.

Mention est également faite de la réduction des rejets de polluants par les navires. Elle a été spectaculaire grâce à la réglementation des rejets de souffre imposée par l’Organisation maritime internationale. Mais celle-ci peine à passer à l’acte pour les émissions de CO2. Les progrès de la « diplomatie océanique » (P.203-206) sont en effet bien lents. Ils ne pourront renforcer la protection effective de la vie océanique que si les traités deviennent plus engageants sont ratifiés plus largement.

A côté des risques, la cohabitation de l’homme et de l’océan est porteuse de beaux potentiels, dévoilés à la fin de l’ouvrage : progrès de la chirurgie de précision grâce à des techniques de collage en milieu aquatique inspirées de la bernique accrochée à son rocher ; analgésique produit à partir d’escargots marins bien plus puissant que la morphine ; encore plus inattendu : transports de greffon rendus possibles par la capacité des vers de vase à produire en masse de l’oxygène protégeant la vie des tissus !

En refermant ce livre, tous ces exemples rapportés avec rigueur et pédagogie vous laisseront sur une note positive. Une parfaite antidote au doute ambiant qui se répand en matière écologique. Raison de plus pour se plonger dans Passion Océan.

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