
Sollicité par le site Atlantico, j’ai répondu à trois questions sur le recyclage du plastique et ses liens avec les politiques publiques. Je reproduis ici le texte de cet entretien qu’on peut également trouver sur le site d’Atlantico, mais entrecoupé d’affirmations qui ne reflètent pas mon diagnostic.
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Atlantico : Le recyclage apparaît comme une évidence dans la transition écologique, mais son coût économique est rarement mis au premier plan. Si le recyclage de certains matériaux coûte davantage en énergie, en transport et en infrastructures qu’il ne permet d’économiser en ressources ou en émissions, peut-on encore le considérer comme une politique économiquement rationnelle ? En quoi les bénéfices environnementaux du recyclage ne se mesurent pas à partir du seul CO2 ?
Christian de Perthuis : L’efficacité du recyclage du plastique est certes bien moins évidente que dans d’autres filières, notamment celle des métaux. Lorsque vous fabriquez de l’acier grâce au recyclage, vous réalisez une économie considérable de CO₂ et d’énergie, parce que la fabrication d’acier à partir de minerai de fer est extrêmement coûteuse, à la fois en énergie et en émissions de CO₂. Il n’y a pas un tel écart entre l’énergie requise pour la fabrication primaire de plastique à partir de pétrole ou de gaz et celle utilisée pour son recyclage. Mais examinons, l’affaire de plus près.
Lorsqu’on parle du recyclage des plastiques, la formule est trompeuse. En réalité, il y a des procédés de recyclage très différents suivant la nature des plastiques. Il faut en particulier distinguer deux grandes filières de recyclage : le recyclage en boucle fermée où le même produit est refabriqué ; le recyclage en boucle ouverte où on réutilise le plastique récupéré comme l’un des intrants pour la fabrication d’autres produits comme des textiles ou des pneus.
Il existe une filière où le recyclage est efficace pour réduire l’empreinte carbone : le PET, principalement utilisé pour la fabrication des bouteilles. Les bouteilles plastiques peuvent être réutilisés pendant 4 à 5 cycles en boucle fermé, ce qui réduit les émissions de CO2 générées lors de leur fabrication, à des coûts modérés. Mais on ne parle ici que de l’empreinte carbone qui n’intègre pas un autre coût environnemental associé à l’usage des plastiques : la dispersion des microparticules.
La plupart des autres plastiques ne sont pas recyclables en boucles fermées dans les conditions économiques actuelles. Lorsqu’on parle de recyclage, il s’agit alors la plupart du temps de recyclage en boucles ouvertes. Une étude de la Commission européenne datant de 2021 estime que cela permet généralement de réduire l’empreinte carbone de la filière, mais moins que pour le recyclage du PET en boucle fermé. Par ailleurs, ici aussi, le coût environnemental associé à la dissémination des microplastiques n’est pas pris en compte dans l’équation.
En résumé, on peut retenir deux points pour répondre à votre question,
Un : le recyclage du plastique réduit significativement l’empreinte carbone du plastique lorsqu’il est pratiqué en boucle fermé, comme dans le cas du PET utilisé pour les bouteilles, mais beaucoup moins sitôt qu’il s’effectue en boucle ouverte, ce qui est la cas pour la majorité des plastiques.
Deux : le prix du CO2 n’incorpore pas le coût environnemental majeur des plastiques qui résulte de la dissémination des microplastiques lors de leur usage puis en fin de cycle de vie. Cette limite vaut également pour les bioplastiques qui sont une autre voie de réduction de leur empreinte carbone soutenue par les politiques publiques.
– Les industriels ont largement pris conscience de cette réalité. Ce décalage entre l’efficacité de l’enfouissement et celle du recyclage, dans certains cas, est-il lié aux normes européennes et à certaines directives en matière de recyclage et de tri des déchets ? Certaines directives européennes ou taxes ont-elles conduit à adopter une politique environnementale qui ne serait pas adaptée ?
Christian de Perthuis : Il s’agit d’un enjeu à l’échelle de l’Europe. En matière de recyclage ou de gestion des déchets, il n’y a pas « surtransposition » des normes européennes. La France est plutôt en retard par rapport aux objectifs européens en matière de recyclage, très loin d’autres États membres comme les pays d’Europe du Nord ou l’Allemagne. Pour la gestion des déchets, le Gouvernement français freine par exemple le projet de la Commission européenne d’intégrer les incinérateurs dans le système d’échange de quotas de CO2 visant à faire payer les émissions résultant principalement de la combustion des déchets en plastique.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’approche européenne favorise le recyclage et les bioplastiques pour la production et l’incinération plutôt que la mise en décharge en matière de gestion des déchets. Certains affirment pourtant qu’il serait moins coûteux et aussi meilleur pour le bilan carbone d’enfouir les plastiques en fin de cycle, sans nécessairement les recycler. Examinons le point.
Sous l’angle de l’empreinte carbone, le principal coût de la mise en décharge provient des rejets de méthane provoqué par la décomposition des matières organiques. Dans les décharges modernes, les dispositifs de captage permettent de récupérer de 50 à 75 % de ces émissions nous dit l’article à l’origine de notre échange. Cela signifie que 25 à 50 % continuent à être rejetées dans l’atmosphère. C’est considérable compte-tenu du pouvoir de réchauffement du méthane, environ 30 fois supérieur à celui du CO₂ sur une période de cent ans.
L’enfouissement des plastiques ne génère pas de méthane. Mais leur décomposition provoque des rejets de CO2 (moindre cependant que leur incinération) et surtout produit des microparticules dont l’accumulation dans la nature génère un coût écologique croissant. Plus les particules sont petites, plus elles traverseront les systèmes de protection des décharges et finiront par rejoindre les nappes souterraines. On est donc ramené à la question précédente : la mise en décharge permettrait de limiter l’empreinte carbone directe, mais augmenterai le coût environnemental de la dissémination des microparticules dans le milieu naturel.
Plus généralement, la limite principale de l’approche en termes de recyclage ou de mise en décharge est qu’elle néglige la question principale concernant la réduction de l’usage des plastiques dans toutes les filières où ils sont utilisés, et pas seulement pour les emballages. L’usage du plastique s’élargit dans de nombreux domaines où il présente de nombreux avantages compétitifs : il est léger, pratique à utiliser, facile à produire. C’est la raison pour laquelle l’industrie pétrogazière investit lourdement dans ces filières, y voyant un levier économique pour prolonger l’utilisation du pétrole et du gaz malgré l’électrification des transports et de nombreux autres usages. A l’évidence, ni le recyclage des plastique, ni leur mise en décharge n’apportent des réponses à cette question cruciale pour la transition énergétique.
– Dans une économie où les ressources financières sont limitées, ne devrait-on pas finalement appliquer au recyclage le même raisonnement qu’aux différentes politiques climatiques : combien coûte une tonne de CO₂ évitée, et où peut-on obtenir le plus grand bénéfice environnemental pour un euro investi ? Faut-il remettre en question notre modèle économique du recyclage ?
Christian de Perthuis : Votre analyse des politiques climatiques me semble assez optimiste ! Il est vrai qu’en Europe le système d’échange des quotas de CO2 a stimulé la baisse des émissions dans la production d’électricité, et à un moindre degré dans le raffinage du pétrole et l’industrie lourde. Mais elle n’a pas guidé toute la politique climatique et constitue une exception plutôt que la règle dans le monde.
La véritable problématique aujourd’hui, concernant le plastique, est de mesurer correctement l’ensemble des coûts environnementaux liés à son usage. Les coûts directs liés à l’utilisation de l’énergie sont connus. Il existe des gains relativement conséquents sur le PET, plus limités sur les autres plastiques, lorsqu’on fait du recyclage en utilisant le CO₂ comme étalon.
Dans les deux cas, cet étalon n’intègre pas la totalité des coûts environnementaux. Pour pouvoir guider les politiques publiques à l’aide de la méthode classique coût-bénéfice, il faudrait mesurer correctement le coût sanitaire et l’ensemble des dommages provoqués par la dissémination des microparticules lors de l’usage des plastiques, y-compris lors de la fin du cycle de vie. Tant que ce travail n’a pas été fait, il est dangereux de s’en remettre au seul prix du carbone pour guider les politiques face à la croissance accélérée du l’usage des plastiques dans nos économies.
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