STRATEGIES DURABLES : De l’abondance à la résilience

Ouvrage collectif, paru en septembre 2026 aux éditions EMS

MERCI à Geoffrey Martinache, spécialiste des stratégies d’entreprise, de m’avoir demandé de participer à l’ouvrage collectif STRATEGIE DURABLE, Repenser la création de valeur dans un monde sous contrainte écologique, récemment publié aux éditions EMS. Je republie ici ma contribution, l’un des nombreux chapitres dont la diversité fait la richesse de cet ouvrage à se procurer sans plus attendre auprès de votre libraire habituel.

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De l’abondance à la résilience

« Abondance de biens ne nuit pas » nous dit le proverbe. La formule est en phase avec l’approche économique traditionnelle dans laquelle l’abondance des biens et services est la finalité de l’activité des sociétés. Une approche qui domine encore nombre de manuels et inspire les politiques macroéconomiques comme les stratégies d’entreprise.

Trop de charbon, trop de pétrole, trop de gaz d’origine fossile sont à l’origine de l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et du dérèglement climatique. Nous étions coutumiers des problèmes posés par la rareté des matières premières. Voici que le changement climatique nous pose la question de leur trop grande abondance. Pour faire preuve de résilience, il faut dès lors introduire de la rareté pour
limiter les effets délétères de l’abondance du carbone fossile. C’est un changement de paradigme.

Un nouveau paradigme

Dans la perception courante, la résilience reste attachée à la crainte de manquer : spectre de la pénurie de gaz avec la guerre en Ukraine, manque de lithium ou de terres rares pour la transition énergétique, pénurie de moyens face à la pandémie, etc. Cette perception rejoint la crainte séculaire des économistes de manquer de matières premières : pas assez de terre (Malthus), pas assez de biens agricoles (Ricardo), pas assez de charbon (Jevons), pas assez de pétrole (rapport Meadows et Club de Rome). Les économistes les plus libéraux ont cru pouvoir dissiper cette crainte en postulant que le marché permettrait de trouver des substituts aux ressources qui, devenant rares, voient leurs prix relatifs augmenter. D’où le mirage d’une « croissance infinie dans un monde fini ». L’abondance sans limites.

Dans son ouvrage sur l’entropie paru en 1971, l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen est le premier à rompre avec la représentation standard du capital naturel comme un stock de matières premières dans lequel on peut puiser. Il voit dans l’entropie qui règle les flux d’énergie et la biologie évolutionniste qui s’applique aux êtres vivants les véritables limites à la croissance des sociétés. Ses travaux visionnaires ne sortiront pas d’un cercle d’initiés : trop en avance sur son temps !

À partir des années 1990, les travaux du GIEC sur le climat puis ceux de l’IPBES sur la biodiversité révèlent l’ampleur des dérèglements environnementaux menaçant l’existence même de nos sociétés. Un nombre croissant d’économistes intègrent ces travaux en s’attelant à la question de la résilience face à ces dérèglements. Une voie prometteuse est tracée par Kate Raworth à partir de l’image du donut, le fameux beignet de forme torique.

Pour Raworth, la résilience implique de maintenir le système économique entre deux limites illustrées par la forme du donut. Il ne faut pas sortir à l’extérieur du beignet en franchissant les plafonds écologiques imposés par les limites planétaires. Attention également de ne pas tomber à l’intérieur du cercle central figurant les planchers assurant la fourniture des biens et services essentiels. Certains sont issus de la production, d’autres sont fournis par la nature, qu’il faut protéger en maintenant l’abondance du vivant sans laquelle il ne saurait se reproduire.

L’image du donut conduit ainsi à freiner drastiquement l’abondance des biens et services détruisant les équilibres planétaires tout en investissant dans celle du vivant. Elle s’applique à l’économie dans son ensemble, comme à la stratégie de toute entreprise soucieuse d’assurer sa résilience. Fournissons en trois illustrations en matière de sobriété, de transport maritime et de transition agricole.

Sobriété : l’enjeu stratégique des modèles économiques

Pour réduire l’empreinte carbone de nos consommations, il faut conjuguer efficacité et sobriété. Depuis les travaux pionniers de l’économiste Jevons sur le charbon, on sait en effet que les gains d’efficacité énergétique tendent à accroître la consommation via « l’effet rebond ».

La sobriété est souvent perçue comme un changement de comportement de ménages renonçant à certaines consommations superflues, par conviction personnelle ou en réaction à des appels des pouvoirs publics à la modération. Nombre d’études montrent les limites de ces changements en l’absence de modèles économiques assurant leur
pérennité. Un créneau stratégique très porteur pour les entreprises de secteurs d’activité très divers.

Dans la téléphonie mobile, les stratégies d’obsolescence programmée portées par les géants du secteur dominent encore le marché. Leur impact climatique néfaste est cependant contrarié par la montée en régime des ventes d’appareils reconditionnés dont les promoteurs gagnent des parts de marché. Au bénéfice climatique s’ajoute un bénéfice économique : contrairement aux appareils neufs manufacturés à l’étranger, les appareils reconditionnés font appel à une main-d’œuvre et une logistique locale.

On rencontre une logique similaire dans le groupe SEB, leader européen des équipements ménagers. Face à la concurrence asiatique à bas prix, le groupe mise sur l’allongement de la durée de vie d’équipements, en garantissant leur robustesse et fournissant des services nouveaux de réparabilité et de second usage. Cette stratégie s’est traduite en 2025 par l’ouverture d’un centre de reconditionnement en Bourgogne, le groupe visant 5 % de ses ventes européennes en reconditionné d’ici 2030.

La réparabilité et l’occasion sont également, avec la location, les nouvelles pistes stratégiques de Decathlon pour élargir ses positions sur le marché des matériels et vêtements sportifs. Cette nouvelle approche vise à réduire l’empreinte écologique de ses ventes, en combinant une meilleure écoconception des produits à la fourniture de services basés non plus sur la seule propriété des biens, mais sur leurs modes d’usage plus durables et plus économes en ressources.

Quand le vent souffle sur la décarbonation du secteur maritime

La résilience conduit à mieux valoriser les filières courtes mais ne vise pas l’autarcie. Dans l’économie bas carbone de demain, on transportera encore des marchandises, mais il faudra le faire sans émettre de CO2. Les grands armateurs qui cartellisent ce marché, s’engagent dans la décarbonation en privilégiant la voie des carburants alternatifs qui permettrait de poursuivre le jeu concurrentiel actuel, basé sur la course au gigantisme et l’écrasement du coût du fret sur les lignes transcontinentales, en modifiant juste la composition des carburants.

L’utilisation du vent pour la propulsion des navires est pourtant de nature à bousculer ce jeu concurrentiel. Énergie gratuite et renouvelable, le vent n’a pas besoin d’être produit comme les coûteux carburants alternatifs. D’où l’émergence de nouveaux acteurs, à l’image des néo armateurs TWOT, Grain de Sail ou Néoline, dont les stratégies reposent sur une myriades d’innovations.

Au plan technique, de nombreuses innovations sont issues du monde de la compétition et des progrès de la science du routage qui optimise les routes au gré des caprices des vents. Le couplage du vent à une source décarbonée pour le moteur auxiliaire ouvre la voie d’une navigation zéro émission.

Les cargos à voile ne visent pas la vitesse, mais la ponctualité. La vitesse de croisière en propulsion vélique principale est moitié moindre que celle des géants actuels des mers. La taille des navires permet cependant d’utiliser des ports secondaires plus proches des destinations finales. Ces trajets « point à point » réduisent les temps d’attente devant les ports, le nombre de transbordements nécessaires ainsi que l’empreinte carbone totale des opérations de fret.

L’industrialisation du transport vélique génère enfin nombre d’innovations socioéconomiques. Activité hautement capitalistique, le transport vélique exige des apports élevés en capital facilités par le recours aux financements participatifs. Enfin, l’usage de la voile est attractif. Cela facilite le recrutement d’équipages qualifiés et séduit des croisiéristes d’un nouveau type.

La propulsion vélique est souvent présentée comme un retour au passé. Activité naissante dans laquelle la France est fort bien positionnée avec ses 14 équipementiers et la première flotte de cargos à voile au monde, son déploiement pourrait au contraire préfigurer les mobilités décarbonées de demain.

Agroécologie : la résilience par l’investissement dans la diversité du vivant

Comme la navigation à voile, l’agroécologie est souvent perçue comme une marche en arrière. Mettant en œuvre des techniques complexes, son émergence pour faire face aux impacts du réchauffement global pourrait bien constituer les prémices d’une nouvelle révolution agricole.

Chute de la production de blé l’année des records de température au Canada ou de celle de riz affectée par le dérèglement des moussons en Inde et au Pakistan, stagnation des rendements céréaliers en Europe, effondrement des productions de cacao en Afrique de l’Ouest, décapitalisation forcée des cheptels au sud marocain,… Partout, les entreprises agricoles subissent un durcissement des conditions de production qui va s’accentuer dans les prochaines décennies en raison du changement climatique.

Pour y faire face, un nombre croissant d’entreprises agricoles rompent avec les pratiques reposant sur la spécialisation (monocultures ou élevages spécialisés), l’utilisation croissante d’intrants chimiques et de matériels génétiques homogènes sélectionnés pour leur rendement. Ces systèmes sont bien plus vulnérables que leurs alternatives utilisant les interactions entre être vivants : rotations des cultures, protection du vivant dans les sols, réintroduction des haies et plus généralement des arbres, complémentarités entre élevage et culture, utilisation du biocontrôle,…

L’agroécologie regroupe l’ensemble de ces pratiques basées sur l’investissement dans la diversité du vivant pour produire mieux et souvent de façon intensive à l’hectare. Elle contribue également à l’atténuation du réchauffement planétaire. Son déploiement permet de réduire les émissions de méthane et de protoxyde d’azote dont l’agriculture est la première source dans le monde. Les techniques agroécologiques permettent aussi de faire des sols agricoles des puits stockant le carbone de l’atmosphère.

Conjuguant adaptation et atténuation du réchauffement climatique, l’agroécologie est un puissant levier de résilience face aux risques croissants de fragilisation des chaînes d’approvisionnement et de crises alimentaires dans le monde.

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