« Carbone fossile, carbone vivant » : entretien avec Maël Dancette

A l’occasion de la sortie de la deuxième édition de Carbone fossile, carbone vivant (Gallimard, collection Folio Actuel, 2026), Maël Dancette, rédacteur en chef de Connaissance des énergies, m’a accordé un long entretien. Je le reproduis ici, avec son aimable autorisation.

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Maël Dancette : « En 2024, le thermomètre a affiché pour la première fois un réchauffement planétaire de 1,5 °C ». Ainsi commence votre ouvrage « Carbone fossile, carbone vivant ». Que vous inspirent les canicules de cet été ?

Christian de Perthuis : Lorsque j’ai commencé à enseigner l’économie du climat, au début des années 2000, le réchauffement climatique était considéré comme une problématique de développement durable. L’urgence était d’agir rapidement pour prévenir les dégâts futurs du réchauffement planétaire. Avec la multiplication des dommages, comme ceux de l’été 2026, cette vision est obsolète : nous sommes entrés dans un monde où les impacts du réchauffement frappent déjà durement et cela va s’amplifier durant les décennies qui viennent.

Sur le plan politique, cela implique qu’on ne peut plus séparer les actions d’atténuation réduisant les émissions de celles d’adaptation visant à limiter les impacts du réchauffement. C’est particulièrement le cas pour le carbone vivant : le réinvestissement dans la biodiversité permet à la fois d’accroitre la résilience des systèmes agricoles ou forestiers face au réchauffement, de réduire les émissions spécifiques de l’agriculture et de protéger les puits de carbone naturels.

Le renforcement du volet adaptation est également une question de « justice climatique ». Il n’y aura pas d’adhésion des citoyens aux politiques climatiques en l’absence de moyens conséquents alloués à leur protection face au dérèglement climatique qui est déjà là.

Les climatosceptiques se sont a minima moins fait entendre lors de ces vagues de chaleur…

Les canicules leur ont surtout fait opérer une stupéfiante volte-face. Relayant depuis toujours les mensonges climato-négationnistes, le Rassemblement national n’a pas hésité à dénoncer l’impréparation gouvernementale face à des risques identifiés de longue date par les scientifiques. Un comble !

Mais que propose son programme ? D’hypothétiques voies technosolutionnistes permettant de continuer de carburer au diesel dont le prix sera abaissé grâce à une fiscalité avantageuse. Un schéma digne de l’administration trumpienne qui promet de retrouver l’abondance d’hier en bloquant la transition énergétique, tout en réservant la protection face aux dérèglements climatiques aux seuls citoyens qui n’auront pas été refoulés vers le Sud global par la police des frontières.

Vous rappelez dans votre livre la notion de « catastrophisme éclairé » du philosophe Jean-Pierre Dupuy. Faut-il passer par ces images d’événements extrêmes pour qu’advienne un changement de paradigme ?

Jusqu’à présent, les images catastrophiques provenaient du Bangladesh, d’Amazonie… Cet été, elles sont venues de Nouvelle-Aquitaine et de Fontainebleau. Elles nous rappellent que l’Europe est, dans le monde, le continent qui réchauffe le plus rapidement.

En 2002, Jean-Pierre Dupuy présentait le catastrophisme éclairé comme une sorte de postulat philosophique. Aujourd’hui, c’est la réalité de la physique de l’atmosphère qui s’impose.

Cette deuxième édition, parue en 2026, est largement refondue

« Face à la lenteur des processus démocratiques, la tentation existe de prôner la voie autoritaire pour imposer l’accélération de l’action climatique », indiquez-vous dans votre livre…

L’idée est qu’un « dictateur éclairé » sous l’angle environnemental pourrait aller plus vite en économisant le temps du débat démocratique. Une dangereuse illusion ! En premier lieu, nombre de dictateurs ne sont pas du tout motivés par la transition bas carbone : voyez la Russie, le seul exportateur net des trois énergies fossiles !

Même quand il est « éclairé », la priorité du dictateur sera de privilégier les conditions pour rester dictateur. Les avancées peuvent alors devenir réversibles. Voyez la Chine. Pourquoi a-t-elle relancé à un tel rythme les investissements dans les centrales à charbon au premier semestre 2026 ?

La bonne voie de l’action passe par la démocratie. Pour qu’elle réussisse, elle implique de réunir les conditions de justice climatique : le bon antidote aux dérives populistes.

Revenons-en aux causes du réchauffement climatique détaillées dans votre livre, en parlant d’abord du carbone fossile. En 2025, toutes les principales sources d’énergie ont atteint des niveaux inédits de consommation, on est encore loin de la transition bas carbone…

Pour faire simple, il y a trop de pétrole, trop de charbon, trop de gaz. Ce trop-plein est à l’origine du réchauffement climatique. De plus, les progrès techniques dans les activités d’extraction élargissent notre capacité à aller puiser dans des réserves autrefois trop coûteuses à exploiter.

Ce qui va réduire les émissions de CO2 d’origine fossile, ce n’est pas l’ajout de sources décarbonées, c’est le retrait des sources fossiles du système. Passer d’une logique d’addition à une logique de soustraction. C’est totalement nouveau pour les économistes. Notre rôle est de trouver les moyens les plus efficaces et les plus justes possibles pour retirer les énergies fossiles du circuit économique et tous les actifs liés à leur production ou à leur consommation.

Certaines économies, notamment l’Union européenne et le Royaume-Uni, y sont parvenues. Les émissions y ont baissé, y compris en intégrant celles liées aux importations. Mais globalement, le déploiement des renouvelables n’a permis que de freiner la consommation d’énergie fossile.

Comment accélérer ce passage de la logique d’addition à celle de soustraction énergétique ?

Désormais, ce virage dépend essentiellement des grands pays émergents, en premier lieu de la Chine. Les signaux sont contrastés. En 2025, les émissions de CO2 liées au système électrique ont, pour la première fois, reculé en Chine et en Inde. Mais en 2026, cette tendance s’est inversée selon le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie.

Un premier accélérateur est la chute observée des coûts de la production et du stockage de l’électricité obtenues à partir des flux naturels : solaires et éoliens à titre principal. C’est même devenu le moteur principal, car les fossiles ont perdu la bataille des coûts pour produire l’électricité durant la dernière décennie. C’est un tournant historique majeur.

L’instrument clef pour accélérer la bascule est la tarification carbone. En taxant les émissions de CO2, on stimule à la fois l’investissement bas carbone et le désinvestissement des énergies fossiles. Le système d’échange de quotas de CO2 en Europe a joué un rôle important dans la baisse des émissions. La Chine, la Corée et l’axe Californie/Québec disposent de systèmes comparables. Mais ils l’utilisent avec frilosité, sans suffisamment faire monter le prix du CO2.

Une condition majeure pour le faire est de redistribuer massivement le produit de la taxation vers les plus vulnérables pour que le prix du carbone soit socialement acceptable, sinon désirable.

En avril dernier a eu lieu la première conférence internationale sur la sortie des énergies fossiles en Colombie. Est-ce un signal encourageant ?

Cela relève plutôt du wishful thinking… Avec le nouveau Président de la Colombie, l’impulsion pour accélérer la sortie des énergies fossiles ne proviendra en tout cas pas de ce pays. En 2026, c’est le blocage du détroit d’Ormuz qui a impacté les politiques climatiques. Pas ce sommet qui semblait par certains côtés concurrencer les COP.

Mais le système des COP est-il encore adapté pour lutter contre le réchauffement climatique ?

Il est terriblement affaibli, notamment du fait de l’offensive de l’administration trumpienne et de ses relais dans le monde. Mais un monde sans les COP serait encore pire !

Le climat a besoin d’approches coopératives globales et donc d’institutions multilatérales pour les organiser. Le retrait des États-Unis affaiblit dramatiquement le multilatéralisme. Il faut néanmoins conserver les COP et leurs liens avec le monde scientifique via les rapports d’évaluation du GIEC. Leur gouvernance doit être améliorée. On devrait revoir les règles de décision au consensus qui donnent un pouvoir exorbitant aux minorités de blocage défendant les intérêts de l’énergie fossile.

Vous évoquez également dans votre livre le rôle central du carbone « vivant », dont on parle bien moins fréquemment que du carbone fossile. De quoi s’agit-il ?

C’est le maillon crucial du cycle du carbone qui pénètre dans le monde vivant via la photosynthèse opérée par les végétaux, principalement les arbres, et via les phytoplanctons et les algues dans l’océan. Une fois capté, ce carbone permet la croissance des plantes et nourrit les animaux (dont l’espèce humaine), tout au long des chaînes alimentaires.

Les perturbations anthropiques sur le cycle du carbone vivant sont à l’origine d’un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Elles ont trois composantes principales : les émissions spécifiques de l’agriculture (méthane et protoxyde d’azote résultant des pratiques agricoles) ; les rejets de CO2 provoqués par la déforestation et la destruction des zones humides qui altère le fonctionnement des puits de carbone naturels. S’y ajoutent les émissions de méthane par la gestion des déchets organiques en fin de cycle.

De plus en plus, ces perturbations anthropiques sont aggravées par des rétroactions climatiques. Par exemple, le réchauffement amplifie la production de méthane des zones humides sous les tropiques. Les incendies qui ont affecté l’Europe en 2026 sont majoritairement d’origine anthropique. Mais leur gravité a été démultipliée par les canicules à répétition.

Les activités humaines, par une gestion forestière responsable ou des pratiques agricoles renforçant la richesse biologique des sols, peuvent enfin contribuer à absorber plus de carbone atmosphérique. L’action sur le carbone vivant doit donc à la fois réduire un quart des émissions mondiales et contribuer à renforcer les puits de carbone.

Sur le plan économique, la problématique autour du carbone vivant est assez différente de celle du carbone fossile…

Dans le cas du carbone fossile, il faut introduire de la rareté, en retirant trois produits du circuit économique. Pour le carbone vivant, c’est une autre affaire, autrement complexe. Chaque écosystème est spécifique : ce qui va fonctionner dans les plaines céréalières de Beauce ne sera pas transposable au bassin arachidier du Sénégal, ni à la riziculture dans le delta du Mékong.

Il y a cependant un point commun à toutes ces situations. La clef pour renforcer la résilience de ces systèmes face au réchauffement et réduire leurs émissions nettes passe par un réinvestissement dans la biodiversité : déspécialiser les méthodes agricoles, multiplier les infrastructures végétales telles des haies, redonner vie à des sols appauvris…

Avec le carbone vivant, la problématique est très territoriale et très dépendante des conditions sociales et économiques locales. Mais la clé commune consiste à réintroduire de la diversité, de l’abondance. Pas l’abondance de biens ou de services : celle du vivant.

Pouvez-vous préciser ce que signifie investir dans l’abondance du vivant ?

Pendant longtemps, la protection de la biodiversité s’est effectuée par des approches « conservationnistes » : on protégeait des réservoirs riches en espèces vivantes en limitant les accès de l’homme. Cette approche est par exemple utilisée en Europe avec le programme Natura 2000.

Mais maintenir des ilots riches en biodiversité n’est pas efficace si on déploie, en dehors des aires protégées, des activités détruisant l’abondance du vivant. D’où la nécessité d’investir pour réorienter les activités qui ont le plus d’impacts sur la biodiversité.

La plus importante est l’agriculture où l’investissement agroécologique offre une voie de sortie aux systèmes agricoles conventionnels à bout de souffle. L’investissement passe ici par la diversification des cultures et des variétés cultivées, l’élimination des intrants destructeurs du vivant, les infrastructures que sont les arbres, les haies, les mares, etc. Un volet stratégique concerne les sols agricoles dont il est crucial de protéger la vie souterraine, visible (les vers de terre), ou invisible (les bactéries). Détruire cette vie souterraine stérilise les sols et rejette du CO2 dans l’atmosphère.

La surpêche est identifiée par les scientifiques comme la première cause d’affaiblissement de la biodiversité marine. Il faut également investir dans sa réorganisation pour protéger les stocks halieutiques et éradiquer les pratiques destructrices comme le chalutage profond.

Les canicules à répétition et les incendies de l’été rappellent enfin combien il est urgent d’investir dans la diversité des essences et la richesse des sols forestiers qui stockent autant, voire plus de carbone que les arbres eux-mêmes.

Les paiements pour services écosystémiques sont un moyen d’inciter à l’investissement dans le carbone vivant, mais ils sont complexes à mettre en place car on ne dispose pas de la « tonne équivalent CO2 » pour mesurer la valeur de la biodiversité.

En revanche, cet investissement apporte des bénéfices locaux mesurables en matière de santé et de bien-être. C’est un levier important. Il est aussi une des clés pour s’adapter au réchauffement climatique. Pour convaincre les agriculteurs de l’intérêt de la transition écologique, il ne faut pas leur imposer des normes de réduction d’émissions mais démontrer qu’en réinvestissant dans la biodiversité, on accroît la résilience des systèmes agricoles.

Un paragraphe de votre livre est intitulé « Le contenu de nos assiettes : un tiers des émissions mondiales ». Quels bouleversements sont nécessaires au niveau de notre alimentation ?

Le modèle alimentaire dispendieux en produits animaux et en produits transformés développé depuis les États-Unis et les pays occidentaux n’est pas compatible avec la transformation écologique. Comme pour l’énergie, il va falloir opérer une transition vers des modèles alimentaires plus sobres.

La sobriété, consiste ici à réduire ou retirer trois catégories de produits des rations alimentaires : les produits animaux, surtout ceux issus de l’élevage des ruminants à l’empreinte climatique la plus élevée ; les produits ultra-transformés ; les produits tropicaux les plus destructeurs de forêt tropicale comme le cacao ou l’huile de palme.

La réduction des deux premières catégories de produits entraîne un bénéfice sanitaire énorme. Toutes les agences sanitaires alertent sur les coûts pour la santé publique des excès de consommation de graisse animale et de produits ultra-transformés.

Ce problème n’est pas seulement celui des pays riches. La déformation des modes alimentaires est très rapide dans les pays émergents. Elle est portée par de puissants moyens commerciaux, mais également par des représentations culturelles profondément enracinées : dans beaucoup de sociétés, une valeur intrinsèque est donnée à certaines consommations, notamment celle de viande.

On parle beaucoup d’émissions de gaz à effet de serre. Mais il faut rappeler que c’est le stock d’émissions qui conditionne le réchauffement climatique.

Cela pose le problème, classique pour l’économiste, du passage du flux au stock. Les émissions de gaz à effet de serre sont le flux entrant dans le stock. Pour stabiliser le stock, il ne suffit pas de baisser les émissions. Il faut les ramener au niveau du flux sortant : la décomposition des gaz à effet de serre hors CO2 en fin de vie et la quantité de CO2 absorbée par les puits de carbone. Quand les entrées rejoignent les sorties, on atteint la neutralité. Le thermomètre se stabilise.

Ainsi, pour reprendre la main face au dérèglement climatique, nos sociétés doivent opérer deux grandes transformations pour atteindre la neutralité : la transition énergétique pour se débarrasser des énergies fossiles ; la transition agroclimatique pour réduire les émissions de méthane et de protoxyde d’azote – les deux principaux gaz à effet de serre hors CO2 – et surtout protéger et renforcer les puits de carbone qui retirent le CO2 de l’atmosphère.

Vous rappelez que l’océan a absorbé 28 % des émissions anthropiques de CO2 depuis 1990 et la biosphère 23 %…

Et si on regarde les différents stocks de carbone, l’ensemble des écosystèmes terrestres contient l’équivalent de 4 fois la quantité de CO2 présente dans l’atmosphère. Et l’océan, 48 fois… Cela signifie qu’une toute petite variation du stock de carbone dans l’océan pourrait transformer l’absorption en émission. D’où l’enjeu majeur de la protection du puits de carbone océanique à long terme.

De la grande oxydation il y a 2 milliards d’années aux cycles de glaciation-déglaciation, l’océan a toujours été au cœur des changements majeurs ayant affecté la planète… Pourtant, l’océan reste « l’angle mort des politiques climatiques », le titre d’un autre paragraphe du livre !

On parle beaucoup du CO2 mais vous rappelez que le méthane a également une importance majeure. Ce gaz aurait contribué à un réchauffement de 0,5 °C par rapport à la période préindustrielle (contre 0,8 °C pour le CO2)…

Ce sont les évaluations du 6e rapport du GIEC, reprises dans l’ouvrage. Le chiffre de 0,5 °C intègre l’effet de réchauffement indirect du méthane lorsqu’il se décompose en CO2 et en ozone en fin de séjour. Sa durée de séjour dans l’atmosphère est nettement plus courte que celle des autres gaz à effet de serre. C’est pourquoi une réduction des émissions de méthane aurait un impact plus rapide sur le réchauffement que celle du CO2 ou des autres gaz à effet de serre.

Cette réduction pourrait être très rapide dans les industries pétro-gazières et les mines de charbon où le méthane s’échappe dans l’atmosphère sans apporter le moindre service énergétique. Toutes les études montrent que le coût de réduction de ces émissions seraient modique et rentable économiquement avec un faible prix du carbone. Mais c’est l’agriculture qui est la première source d’émission de méthane, principalement via l’élevage des ruminants et la riziculture. Dans ce secteur, la baisse des émissions est plus complexe à obtenir.

Dans les modèles du GIEC, la baisse attendue des émissions de méthane compense en partie l’effet de réchauffement produit par la réduction des émissions d’aérosols. En effet, si on réduit les émissions d’aérosols qui voilent le rayonnement solaire sans toucher aux gaz à effet de serre, on réchauffe la planète.

Vous faites ici référence à la baisse dans le transport maritime des émissions de dioxyde de soufre (SO2), nocives pour la santé, qui contribue à réchauffer le climat ?

Dans le secteur maritime, la priorité jusqu’à la fin des années 2010 a été donnée à la réduction du SO2 sur le CO2. Cette réduction des émissions de SO2 a notamment été massive en 2020-2021, avec le resserrement des régulations environnementales. Comme elle n’a pas été accompagnée d’une réduction des rejets de CO2, non visés par cette régulation, cela a contribué à accélérer le réchauffement planétaire sur la période récente.

Vous évoquez également dans votre ouvrage le cas moins connu des gaz « fluorés ».

Les gaz fluorés sont principalement rejetés par les équipements de climatisation et les réfrigérateurs. La plus grande partie des gaz fluorés déjà présents dans l’atmosphère sont des CFC (chlorofluorocarbures), qui ont un puissant pouvoir de réchauffement. Les CFC ont été interdits par le protocole de Montréal de 1987 visant à protéger la couche d’ozone. On leur a substitué des gaz comme les HFC (hydrofluorocarbures) qui n’altèrent pas la couche d’ozone mais sont à effet de serre. L’amendement de Kigali de 2016 prévoit, dans le cadre du protocole de Montréal, l’abandon des substituts aux CFC quand ils sont à effet de serre.

Comme les CFC ont une durée de séjour moyenne dans l’atmosphère d’une cinquantaine d’années, leur élimination des procédés industriels ne permettra de reconstituer la couche d’ozone et d’effacer leur effet de réchauffement que vers le milieu du siècle. Une nouvelle illustration de la problématique du stock et du flux.

Vous insistez bien sur l’absolue nécessité de protéger les puits de carbone naturels. Mais n’y a-t-il pas aussi des pistes prometteuses de puits de carbone artificiels, comme le biochar ?

Le biochar est un composé obtenu par pyrolyse de la biomasse qui améliore la structure des sols et y stocke du carbone. Il a une très bonne image de marque, y compris dans les rapports du GIEC, car certaines recherches laissent penser qu’il a été utilisé dans des systèmes agricoles précolombiens. Si cela a été le cas, c’est aujourd’hui une technique tout à fait nouvelle pour les agriculteurs.

Il y a en France deux start up fournissant du biochar qui utilisent principalement des déchets comme matière première. Si on veut changer d’échelle pour stocker des montants significatifs de carbone dans les sols, il faudra prélever massivement de la biomasse dans le milieu naturel. Le risque est alors qu’on réduise autant, voire plus, le stock de carbone sur pieds que celui qu’on va enfouir dans la terre. Beaucoup de projets dits à « émissions négatives » risquent en réalité de ne provoquer que des transferts du stock de carbone.

La captation directe du CO2 dans l’atmosphère échappe à ce risque, mais elle est coûteuse en énergie, qui doit être décarbonée. Le premier pilote, construit par la société Climeworks en Islande, a des coûts supérieurs à 500 dollars la tonne de CO2 retirée de l’atmosphère, malgré les conditions géologiques locales exceptionnelles.

D’autres techniques entendent accroître la capacité d’absorption du CO2 par l’océan. L’épandage de sulfates de fer pour augmenter la production de phytoplancton est une méthode très dangereuse mais d’autres solutions sont annoncées, non pas par voies biologiques mais par voies chimiques. On reste à l’étape du laboratoire. C’est pourquoi l’investissement en faveur de la biodiversité marine doit rester la priorité pour maintenir la capacité du puits océanique.

Quel est votre sentiment sur les impacts possibles de l’IA dans ces domaines ?

J’ai tendance à nuancer les propos catastrophistes sur les émissions de gaz à effet de serre engendrées par l’IA. Les intelligences artificielles accélèrent la consommation d’électricité mais celle-ci peut être fournie par des sources non émettrices si on y consacre une fraction minime des investissements engagés. Encore faut-il le vouloir !

Sur le carbone fossile, l’IA peut apporter de l’intelligence dans les réseaux électriques qui en ont bien besoin, mais je n’anticipe pas de rupture majeure.

Sur le carbone vivant, les IA sont capables d’intégrer un nombre très élevé de variables. Or la compréhension des mécanismes qui altèrent ou améliorent la biodiversité implique d’intégrer un très grand nombre de variables. Si on entrainait des modèles dans ce sens, je me demande si on n’obtiendrait pas un outil renforçant notre compréhension du fonctionnement des écosystèmes.

Comment faire en sorte que tous ces enjeux aient une place centrale dans la campagne de l’élection présidentielle en France ?

Il faudrait sortir de la polarisation croissante qu’exercent les enjeux climatiques, avec ses débats stériles entre « pros » et « antis ». En France, le débat sur le nucléaire en fournit une belle illustration. Sous l’effet des canicules, celui sur la « clim » a pris le même chemin. Le nucléaire comme la clim ne doivent être considérés ni comme des solutions miracles, ni comme des repoussoirs absolus.

Pour sortir de cette polarisation, il faut raccorder les enjeux climatiques aux questions qui préoccupent le plus les électeurs : le pouvoir d’achat, les inégalités patrimoniales, les finances publiques, l’insécurité. C’est pour aller dans ce sens que j’ai fait deux propositions qui permettraient de renforcer l’action climatique : l’instauration d’un revenu carbone financé par la tarification carbone des carburants et combustibles utilisés par les ménages ; un mécanisme utilisant la fiscalité des transmissions des patrimoines pour démultiplier les moyens dédiés à l’adaptation, autrement dit à la protection des électeurs face au dérèglement climatique.

Que répondez-vous enfin aux personnes arguant que la France ne peut pas faire grand-chose face au changement climatique, compte tenu de sa part mineure dans les émissions mondiales ?

Si je ramène mon empreinte carbone de 8 à 2 tonnes d’équivalents CO2, cela n’aura aucun impact sur la courbe de la température mondiale. Si mon pays réduit ses émissions de 90 % d’ici 2040 conformément à l’objectif européen, l’impact direct sur la courbe de température sera négligeable.

Est-ce un argument pour ne pas le faire ? Dans les deux cas, je suis motivé pour m’y engager car je contribue à un mouvement, qui, à condition d’être suffisamment suivi dans le monde, rendra la planète plus hospitalière pour mes descendants. De plus, une grande partie des transformations à opérer seront bénéfiques pour ma santé et la souveraineté économique de mon pays.

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