L’actualisation des scénarios climatiques

Tribune parue sur le site du Nouvel Obs le 26 juin 2027

Un article paru dans la revue Geoscientific Model Development actualisant les trajectoires d’émission de gaz à effet de serre utilisées pour la modélisation des scénarios climatiques a beaucoup fait parler de lui, pour de mauvaises raisons : il serait la preuve du catastrophisme ayant biaisé les rapports successifs du GIEC. Je reproduis, ci-dessous, la tribune rédigée à la demande du Nouvel Obs, parue ce jour.

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On n’imaginait pas Donald Trump féru de sciences du climat. Un message récemment publié sur son réseau Truth Social annonce pourtant de façon tonitruante que le Giec (Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) se serait jusqu’à présent trompé en surestimant le réchauffement planétaire. En cause ? La parution d’un article scientifique actualisant les hypothèses retenues pour l’élaboration des scénarios climatiques. Examinons l’affaire de plus près.

Des modèles de simulation, pas des prévisions

Les scénarios de référence utilisés dans les rapports du Giec ne sont pas des prévisions. Ce sont des simulations qui décrivent les climats futurs à partir d’hypothèses retenues sur les trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre. Pour guider l’action, il est utile d’avoir un éventail assez large de simulations, allant de scénarios volontaristes réduisant vite et fort les émissions à ceux les plus fortement émissifs.

Les scénarios de référence utilisés dans le sixième rapport d’évaluation du Giec ont été construits sur la base d’informations disponibles sur les trajectoires historiques d’émission connues jusqu’au milieu des années 2010. Le scénario de référence le plus émetteur, dit 8.5 (mesure de son forçage radiatif en 2100), était compatible avec la poursuite des tendances d’émission observées avant 2015.

Or, entre 2015 et 2025, les émissions anthropiques de gaz à effet de serre ont fortement décéléré. Pour trois raisons principales : l’accélération du déploiement des énergies solaires et éoliennes dans le monde grâce à la chute de leur coût ; le freinage de la déforestation tropicale ; la baisse des émissions dans les pays développés en partie liée à la mise en place de politiques climatiques. Les auteurs de l’article cité par Donald Trump ont intégré ces informations dans les nouveaux scénarios climatiques en réduisant fortement la trajectoire d’émission du scénario le plus émissif relativement à celle jusqu’à présent utilisée dans le « scénario 8.5 ».

La bonne nouvelle n’est évidemment pas que le Giec – qui n’est pas l’auteur de l’article – serait en train de se défaire d’un biais « pessimiste » : la science n’est pas sujette aux émotions. Ce n’est pas non plus que le réchauffement a ralenti : les indicateurs montrent qu’il a plutôt eu tendance à s’accélérer sur la période récente. C’est simplement que la trajectoire des émissions mondiales s’est fortement infléchie et qu’il faut en tenir compte pour construire les scénarios du futur.

Cela doit-il pour autant nous conduire à relativiser l’urgence climatique comme l’ont suggéré de nombreux commentaires ? En aucune façon.

Emissions anthropiques et rétroactions climatiques

D’une part, le nouveau scénario le plus émetteur, pas plus que l’ex-scénario 8.5, n’est le plus probable. Il a été construit sur la base d’hypothèses maximalistes couplant la généralisation des politiques de « backlash » climatique et la perte de l’avantage compétitif acquis par les énergies de flux solaire et éolien durant les deux dernières décennies. La fonction de ce scénario est d’imaginer l’état du monde dans le cas où une conjonction d’évènements improbables conduirait à la trajectoire d’émission la plus élevée.

Dans ce nouveau scénario, les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent d’augmenter jusqu’à la fin du siècle pour atteindre environ 80 Gt (gigatonnes) d’équivalent CO2 en 2100. C’est à peu près un tiers de moins que dans le scénario 8.5. Cela permettrait-il de réduire dans les mêmes proportions la hausse du thermomètre, avec un réchauffement moyen de l’ordre de l’ordre de 3,5 °C au lieu de 4,5 °C à la fin du siècle ?

Rien n’est moins sûr. Les trajectoires d’émission sont les variables d’entrée des modèles qui doivent calculer, à partir de leurs caractéristiques, l’évolution des stocks de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à l’origine du réchauffement. Or ces stocks sont également affectés par des rétroactions climatiques. Sur la période récente, la croissance du stock de CO2 dans l’atmosphère n’a pas décéléré, malgré le coup de frein des émissions mondiales. Elle a même atteint un rythme record en 2024.

Comment s’explique l’écart entre la décélération du flux des émissions et la poursuite de l’accroissement du stock ? Par l’affaiblissement des puits de carbone naturels, océan et forêts, qui absorbent moins de carbone sous l’effet du réchauffement climatique. Du fait de ces rétroactions, une même quantité d’émissions anthropiques peut donc générer plus de réchauffement.

La prise en compte de ces perturbations du cycle du carbone fait intervenir les mécanismes très complexes du « carbone vivant » : l’absorption du CO2 atmosphérique par les arbres et les sols sur les continents et par les phytoplanctons et autres algues dans l’océan. Depuis le milieu des années 2010, les modèles utilisés pour simuler le système climatique ont cependant fait de grands progrès qui permettent de mieux prendre en compte ces interactions entre carbone fossile et carbone vivant.

Comme l’indiquent les chercheurs ayant participé à l’actualisation des scénarios climatiques, « les résultats définitifs en matière de température ne seront connus qu’à l’issue des simulations menées sur les modèles du système Terre et incluront les effets des rétroactions du cycle du carbone ». Sur la base des observations récentes, on peut cependant augurer que ces rétroactions conduiront à amplifier le réchauffement planétaire plutôt qu’à le freiner. Pas vraiment une bonne nouvelle pour les climats de demain.

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