
L’épisode El Niño qui arrive
D’après la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), un nouvel épisode El Niño a démarré au second trimestre et devrait s’amplifier cet hiver. Il pourrait dépasser en intensité celui de 2023-2024, et même tous ceux observés depuis 1990 (voir graphique de haut de page).
Les épisodes El Niño consécutifs au ralentissement des alizées soufflant d’est en ouest dans la partie tropicale du Pacifique accentuent temporairement le réchauffement planétaire. Ceux de 2015/2016 et 2023/2024 ont ainsi été à l’origine de nouveaux records de température mondiale. De ce fait, les climatologues anticipent que le mercure risque à nouveau de franchir la barre d’un réchauffement de 1,5°C relativement à l’ère préindustrielle dans les trimestres qui viennent.
El Niño a également des impacts majeurs sur le régime des précipitations. Il les accentue dans certains régions (sud des Etats-Unis, face occidentale et sud de l’Amérique Latine, Corne de l’Afrique) et peut les réduire drastiquement dans d’autres (Asie du sud-est et Océanie, moussons indiennes, Afrique australe et sahélienne, corridor d’Amérique centrale, nord est de l’Amérique Latine, Caraïbes). Ces changements de régime affectent les activités agricoles comme vient de le rappeler une étude de la FAO centrée sur l’impact des sécheresses.

La vulnérabilité des systèmes agricoles
La vulnérabilité des systèmes agricoles dépend de paramètres climatiques auxquels s’ajoutent des éléments socio-économiques. Ces deux paramètres ont été intégrés par la FAO qui a cartographié les impacts historiques des épisodes El Niño, celui de 2015/2016 ayant à lui seul gravement affecté la situation alimentaire de 60 millions de personnes dans le monde du fait des baisses de production et des pertes de cheptel.
En croisant ces deux types de facteurs, la FAO identifie trois zones où les systèmes agricoles sont particulièrement vulnérables face aux risques de sécheresse qui vont s’amplifier durant les prochains trimestres :
- Afrique australe et sahélienne : l’Afrique australe sort du pire épisode de sécheresse observé depuis un siècle lors du dernier épisode 2023/2024. Le risque y est particulièrement élevé. Dans la bande sahélienne, la probabilité d’aggravation du déficit hydrique est moindre, mais elle concerne des systèmes agricoles déjà fragilisés par l’insécurité, l’extension du désert et la multiplicité des conflits locaux.
- Amérique centrale et Caraïbes : dans les pays du « corridor sec » d’Amérique centrale, les projections font état d’une baisse des précipitations qui pourraient atteindre 70% relativement à la normale, ce qui est considérable. La menace touche la plupart des îles des Caraïbes, en particulier Haïti où des chutes de moitié de productions vivrières avaient été observées en 2015/2016.
- Asie du sud, du sud-est et Indonésie : dans ce vaste ensemble, les épisodes El Niño ont des impacts complexes sur le régime des moussons. Celui de 2015/2016 a affaibli les moussons d’été en Inde, provoquant un recul de 1% de la production de riz et de 4% de celle de maïs. Une perturbation forte du régime des moussons pourrait affecter les populations locales mais également perturber les approvisionnements sur le marché mondial du riz et du maïs, deux céréales clefs pour le système alimentaire mondial.
Investir dans le renforcement des systèmes vivriers
L’alerte de la FAO se conjugue à celle lancée après le déclenchement de la guerre en Iran pour souligner les risques engendrés par le renchérissement des engrais dont une fraction importante transitait par Ormuz avant le conflit. L’institution préconise la mise en œuvre d’actions rapides pour prévenir une dégradation de la situation alimentaire mondiale.
A cour terme, la cartographie des vulnérabilités est un outil susceptible d’informer les producteurs agricoles et les acteurs territoriaux pour mieux anticiper les impacts de la sécheresse. La FAO recommande d’accélérer les livraisons de semences mieux adaptés aux stress hydriques, d’allouer plus de moyens à l’achat de fertilisants dont le coût a augmenté et de constituer des réserves fourragères. Autant d’actions qui exigent cependant infrastructures et moyens financiers qui manquent souvent dans les pays moins avancés.
Pour faire face à ce durcissement des conditions de production, il faut surtout atteindre les millions de petits producteurs agricoles, en première ligne pour la production vivrière dans les pays du Sud global, et miser sur les méthodes de production agroécologique reposant sur la valorisation de ressources locales. Un tel investissement dans les systèmes vivriers n’est pas toujours considéré comme une priorité dans les pays du Sud. Le rôle clef de la transformation des systèmes agricoles pour faire face aux impacts croissants du réchauffement climatique y reste fortement sous-estimé.
Fait aggravant, les programmes de soutien transitant par l’aide publique au développement y sont en chute libre. Une chute assumée aux Etats-Unis par l’administration trumpienne, avec le démantèlement de l’agence fédérale, plus insidieuse en Europe et en France où elle est pourtant très rapide. Pour réduire la vulnérabilité des systèmes agricoles et prévenir de futures crises alimentaires, il est urgent d’interrompre cette spirale baissière. A la suite des alertes à répétition du GIEC et de la FAO, on n’aura pas l’excuse, demain, de prétendre qu’on ne savait pas…
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