Climat : les enjeux sous-estimés du « carbone vivant »

Entretien avec David Ascher paru dans Actu-Environnement le 16 juin 2026

Un grand merci à David Ascher, directeur d’Actu-Environnement pour cet entretien réalisé à l’occasion de la sortie de l’édition nouvelle de « Carbone fossile, carbone vivant » récemment paru en format poche dans la collection Folio actuel de Gallimard.

« Quelque chose a basculé, et nous n’en avons pas encore tiré toutes les implications. L’électricité produite à partir des énergies de flux – solaire et éolien à titre principal – est devenue compétitive par rapport à celle produite à partir de l’énergie fossile. Ce renversement de l’échelle des coûts est un tournant majeur. Il défait le paradigme sur lequel reposaient les accords climatiques, selon lequel aucun développement ne serait possible sans passer par le charbon, le pétrole et le gaz. Le mouvement de sortie du fossile est désormais engagé pour de bon car il repose sur de nouveaux fondamentaux économiques. Même les États-Unis, malgré le coup d’arrêt actuel et le retour aberrant des subventions au charbon, n’y échapperont pas.

Mais sortir du fossile ne constitue qu’une partie du chemin. Stabiliser le thermomètre suppose d’atteindre la neutralité ou « zéro émission nette ». L’horizon ne s’arrête pas en 2050 : à cette date, le consensus des climatologues est que nous aurons franchi le seuil de 1,5 °C. La bonne question est de savoir quant nous atteindrons le « zéro émission nette. Sortir de notre addiction aux énergies fossiles est une priorité. Mais ce n’est pas suffisant. Si nous devons imposer de la rareté sur le carbone fossile, nous devons simultanément réintroduire de l’abondance sur le carbone vivant. C’est le fil conducteur de « Carbone fossile, carbone vivant » récemment publié aux éditions Folio actuel. »

Un cycle plus complexe que celui du fossile

Le carbone vivant, c’est le cycle qui commence avec la photosynthèse et que perturbent nombre d’activités humaines qui transforment cette matière, en particulier pour produire notre alimentation. Il est plus complexe à piloter que le carbone fossile, parce qu’il engage la diversité biologique tout entière, ce réseau d’interactions entre les êtres vivants. Pour mesurer l’affaiblissement de la biodiversité, nous ne disposons pas d’un étalon commun comme « la tonne équivalent CO2 ». Il faut observer chaque écosystème pour identifier les causes de son érosion et mettre en place les stratégies de restauration.

Cette complexité a cependant une contrepartie précieuse. Là où la réduction des émissions fossiles laisse parfois à chacun le sentiment décourageant que son effort individuel n’apportera pas nécessairement du mieux à sa propre vie, l’action sur le vivant produit des bénéfices locaux, concrets et rapides pour ceux qui s’y engagent. C’est un levier que nous avons largement sous-estimé.

Restaurer les sols plutôt que planter des arbres

Le premier terrain d’action, ce sont les systèmes agricoles. Aujourd’hui première source d’émission de méthane et de protoxyde d’azote, ces systèmes peuvent contribuer à drastiquement réduire ces rejets de gaz à effet de serre via le changement des pratiques agricole et l’agroécologie.

Mieux, ces changements de pratique peuvent transformer les systèmes agricoles en autant de puits de carbone. Par exemple, les projets de plantation d’arbres pour contrer l’avancée du désert, au nord comme au sud du Sahara, ont toujours échoué. Ce qui est efficace, c’est d’agir sur les systèmes agricoles et pastoraux : réinstaller une couverture végétale, des coupe-vents, des associations entre l’arbre et le sol, des fertilisations organiques qui redonnent vie aux terres.

Sur chaque parcelle aujourd’hui minéralisée, le gain de stockage est minime. Mais multiplié à grande échelle, il devient considérable. Et cette agriculture régénératrice produit davantage à l’hectare, non pas moins, mais autrement et de façon bien plus résiliente que la monoculture de type industriel, qui ne résiste pas aux chocs climatiques.

C’est aussi en agissant sur leurs causes agricoles, comme la culture du soja, l’élevage de bovins ou les plantations de rente, que l’on a fortement ralenti la déforestation au Brésil et en Indonésie. Rappelons qu’à l’opposé, c’est toujours l’extension des terres cultivées et de l’élevage qui a fait reculer les forêts depuis le XIe siècle en Europe.

Protéger les puits naturels avant d’en fabriquer

Un peu plus de la moitié du CO2 que nous émettons est aujourd’hui absorbée par deux grands puits naturels : l’océan et les écosystèmes terrestres. Or les impacts du réchauffement érodent déjà leur capacité d’absorption. Ce qui stocke le carbone, ce n’est ni le nombre d’arbres ni le nombre d’hectares de forêts, c’est la croissance des arbres. Sans une gestion forestière qui diversifie les essences et tient compte de ces rétroactions, le puits s’appauvrit de manière cumulative. Dans les forêts boréales du Canada ou de Sibérie, livrées aux méga-feux et aux espèces invasives, l’inquiétude est plus vive encore.

C’est pourquoi la protection des puits de carbone naturels prime, et de loin, sur le développement de puits artificiels. Je ne dis pas qu’il ne faut pas explorer ces derniers, mais les ordres de grandeur sont sans commune mesure. Pour atteindre la neutralité, c’est d’abord le vivant, les puits de carbone naturels, qu’il faut préserver.

L’océan, angle mort des politiques climatiques

Dans les inventaires de gaz à effet de serre comme lors des bilans effectués lors des COP, les émissions ou absorption de CO2 résultant de la déforestation, plus généralement des changements d’usage des sols, sont comptabilisés. L’océan, lui, est traité… comme s’il n’existait pas. Il s’agit pourtant du puits qui capte le plus de carbone chaque année. Les écosystèmes terrestres contiennent l’équivalent d’environ quatre fois le CO2 présent dans l’atmosphère ; l’océan, une cinquantaine de fois.

Cette capacité repose sur la pompe à carbone océanique, c’est-à-dire sur la biodiversité marine (le phytoplancton, les algues) qui réalise une photosynthèse invisible et entraîne le carbone vers les profondeurs. Or cette biodiversité subit des atteintes graves. Le krill, l’espèce la plus abondante de l’océan (il en existe davantage, en poids, que de baleines et de cachalots réunis), voit sa capacité de reproduction altérée à la fois par les bateaux-usines et par le réchauffement des eaux. Affaiblir cette pompe, c’est affaiblir notre principal allié.

Une causalité qui va dans les deux sens

On admet aujourd’hui qu’il faut agir sur le climat parce que le réchauffement abîme la biodiversité. C’est exact, mais incomplet. La relation joue dans les deux sens : l’affaiblissement du vivant accélère lui-même le réchauffement. C’est ce que m’ont appris mes échanges avec les chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle, et cela change tout.

Car l’enjeu n’est pas uniquement de sauver telle ou telle espèce pour sa valeur symbolique. Que le panda vienne à disparaître serait évidemment une perte. Mais il est essentiel que les écosystèmes dans lesquels il vit continuent de fonctionner et de stocker du carbone. Si nous ne régénérons pas ces interactions entre les êtres vivants, les fuites de carbone s’aggravent et la stabilisation du climat nous échappe. Sur le carbone vivant, adaptation et atténuation ne sont pas deux politiques distinctes : elles n’en font qu’une.

Nous sommes en train d’apprendre à raréfier le carbone fossile. Il nous reste à réapprendre l’abondance du vivant ».

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