Faire face au renchérissement de l’énergie importée : interview dans Le Point

Interview parue le 24 septembre 2024

En réaction à ma tribune récemment parue dans Le Monde, mon collègue et ami Patrick Criqui rappelle que le dispositif d’accompagnement de la taxe carbone proposé en 2014 visait à faire face au renchérissement de l’énergie à moyen terme. Il a parfaitement raison. Mais une fois construit, rien n’empêcherait de l’utiliser pour faire face à des chocs de court terme. C’est la conclusion de cette interview recueillie par Michel Revol, journaliste du Point, également publiée la semaine dernière.

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Le Point : Face à la grogne sur le coût de la vie et le prix du litre à la pompe, comment jugez-vous la stratégie adoptée par le gouvernement ?

Christian de Perthuis : Le gouvernement tente de naviguer entre deux écueils majeurs. Le premier, c’est 2022, où l’on a massivement soutenu les prix en érigeant un « bouclier tarifaire » censé protéger tous les consommateurs. Cela a coûté très cher aux finances publiques. De plus, on peut considérer cette opération comme la plus grosse subvention aux énergies fossiles jamais financée en France [La cour des comptes l’avait évaluée à 7, 6 milliards d’euros, NDLR].

Et le second écueil ?

C’est le traumatisme des Gilets jaunes de 2018, dont la fronde avait été largement déclenchée par l’envolée du prix des carburants. Pour l’instant, le Gouvernement pense échapper au scénario de 2022 en renouvelant les aides sectorielles déjà accordées et en élargissant celles aux « grands rouleurs », une catégorie bien difficile à définir. Il s’agit d’un ensemble assez disparate de mesures, dont la logique échappe au citoyen, et dont il est bien difficile d’anticiper les impacts. Je crains fort que la potion ne soit pas à la hauteur des enjeux, surtout si la hausse du prix des carburants se prolonge et s’élargit aux énergies comme le fioul domestique et le gaz naturel utilisés pour le logement.

De plus les aides sous forme de soutiens de prix via la baisse des taxes incitent à la consommation d’énergie fossile. Elles envoient un mauvais signal au consommateur.

Le Point : Vous faites référence aux baisses de taxes accordées à des secteurs spécifiques comme les agriculteurs ou les marins-pêcheurs ?

Christian de Perthuis : Exactement. Les marins-pêcheurs ou les agriculteurs ont obtenu un soutien direct par le prix. C’est une incitation économique à consommer de l’énergie fossile. L’État devrait plutôt accorder des soutiens via des aides directes forfaitaires. Pour un même montant, ces groupes pourraient avoir des soutiens équivalents sans le mirage d’une énergie fossile à bas prix.

Le Point : Le gouvernement a cependant mis en place une aide forfaitaire de 100 euros pour les « gros rouleurs » modestes, doublée par rapport au soutien jusqu’alors appliqué. Ce système n’est-il pas plus efficace ?

Christian de Perthuis : Une aide forfaitaire n’envoie pas la même incitation qu’une baisse de prix au litre. Le chèque ne fait pas baisser le prix du carburant à la pompe ; il compense une perte de pouvoir d’achat tout en laissant le signal-prix intact. L’automobiliste a toujours un intérêt économique à moins rouler, à consommer moins ou à basculer vers de l’électrique. La difficulté est de cibler correctement l’aide. La définition des « gros rouleurs » est de ce point de vue assez imprécise. Du reste, seule la moitié des ayants droit ont réellement bénéficié de la mesure, au dire des pouvoirs publics.

Le Point : Alors pourquoi ce chèque carburant fait-il lui aussi l’objet de critiques ?

Christian de Perthuis : Parce que la France ne dispose pas de l’instrument adéquat et que tout est bricolé dans l’urgence. Pour toucher ce chèque, les gens doivent faire des démarches sur une plateforme internet aménagée à la hâte, ce qui explique qu’une grande partie des ménages qui ont réellement besoins de protection à court terme n’ont pas reçu l’aide.

Il y aurait théoriquement un instrument qui devrait pouvoir être mobilisé : le dispositif des « chèques énergie » introduit en 2018. Malheureusement ce dispositif ne fonctionne que pour les énergies utilisés à la maison comme le gaz, le fioul domestique ou l’électricité. De plus ce n’est pas un vrai chèque, permettant aux ménages bénéficiaires d’acheter les biens dont ils ont besoin. C’est un bon d’achat qui ne peut être utilisé que pour régler une partie de vos factures d’énergie.

Le Point : Le blocage des prix, comme le demande LFI notamment, n’est-il pas une bonne solution d’urgence ?

Christian de Perthuis : Non, car il envoie une mauvaise incitation environnementale. De plus un tel blocage serait anti-redistributif. Il bénéficierait bien plus aux ménages aisés qu’à ceux plus vulnérables vers lesquels il faut pourtant prioritairement concentrer les aides. Question de justice sociale !

Le Point : Alors que les finances publiques françaises sont déjà sous tension extrême, quel instrument aurait dû être privilégié ?

Christian de Perthuis : L’état des finances publiques est une contrainte évidente, mais elle ne modifie pas la logique économique de base. En cas de renchérissement brutale de l’énergie importée, il faut en premier lieu resserrer le contrôle sur les marges ou prises de bénéfices excessifs tirés de la volatilité des prix. Il faut simultanément cibler les publics prioritaires qui doivent être soutenus via des aides monétaires et non par des prix artificiellement bas.

L’instrument que je défends depuis l’instauration de la taxe carbone est désormais bien documenté par la science économique : c’est un versement monétaire direct, forfaitaire et dégressif selon le niveau de revenu, versé en temps réel aux ménages les plus modestes. Surtout, cette aide doit couvrir l’ensemble des énergies, pas uniquement les carburants routiers. Aujourd’hui, on a les yeux rivés sur le litre de sans-plomb et de gazole parce que le sujet est politiquement inflammable. Mais la hausse du fioul domestique ou du gaz provoque des drames sociaux un peu partout dans nos territoires.

Si on avait mis en place un tel outil au moment de l’introduction de la taxe carbone pour accompagner le renchérissement de l’énergie fossile à moyen terme, on pourrait parfaitement l’utiliser aujourd’hui pour protéger les plus vulnérables face au choc de prix de l’énergie importée.

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